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Des hommes et des dieux / 1

La trilogie troyenne de Michael Cacoyannis
première partie

Par Francis Ouellet

Michael Cacoyannis

Michael Cacoyannis

Quiconque a suivi ne serait-ce qu’un peu l’actualité n’a pu que constater la situation critique, voire tragique, dans laquelle la Grèce se trouve en ce moment. Il est désolant, affligeant de voir cette nation, autrefois si fière, berceau de la civilisation et détentrice d’un passé riche et glorieux, réduite à mendier, à ployer les genoux devant ses créanciers.

En y pensant bien, cette idée de ruine et de course vers le désastre a de tout temps hanté la culture grecque, préfiguration des malheurs à venir. Dès l’Antiquité, la Grèce a très souvent été le théâtre de malédictions, de destins funestes auxquels les héros ne pouvaient échapper, malgré tous leurs efforts. Bien que leur destin eût été orchestré par les dieux qui semblaient s’amuser de la souffrance des mortels, les personnages de ces légendes ont plus souvent qu’à leur tour, causé leur propre perte par de mauvaises décisions. Thésée n’a-t-il pas causé la mort de son père Égée par son insouciance? Prométhée, en voulant braver les dieux de l’Olympe, ne s’est-il pas attiré leur colère? Et qu’en est-il de la lignée des Atrides, famille maudite entre toutes? Ses membres les plus illustres ont, de génération en génération, choisi les chemins les plus sombres, sourds aux avertissements des oracles, se précipitant aveuglément dans une succession de barbaries, de souffrances et de vengeances, terminant leur course dans les bras de la mort, châtiment final, mais parfois aussi promesse de rédemption.

L’adaptation la plus riche et la plus somptueuse de certaines tragédies d’Euripide est l’oeuvre d’un lointain compatriote de l’antique poète, Michael Cacoyannis, l’un des réalisateurs les plus importants de l’histoire du cinéma grec.

Euripide, l’un des plus illustres poètes grecs de l’Antiquité, a écrit de nombreuses pièces qui mettaient en scène des personnages issus de cette sombre famille. Marionnettes des dieux, victimes de leurs propres penchants, de leur soif de pouvoir ou de leur désir de vengeance, ces personnage ont été représentés par Euripide de manière réaliste et humaine, en gardant toujours une certaine ambiguïté. Ils ne sont ni pires ni meilleurs qu’un grand nombre d’entre nous. Ils sont simplement humains, donc imparfaits, et bien souvent victimes de situations qui les poussent à commettre des actes qu’ils auraient bien souvent été incapables de commettre dans d’autres circonstances. Textes classiques et millénaires, ils n’en possèdent pas moins une indéniable modernité, une universalité et, tout comme les contes pour enfants, ils véhiculent un message pétri de morale qui est intemporel, et donc tout aussi d’actualité à notre époque. Rien d’étonnant alors si, selon moi, l’adaptation la plus riche et la plus somptueuse de certaines de ces tragédies est l’œuvre d’un lointain compatriote de l’antique poète, Michael Cacoyannis, l’un des réalisateurs les plus importants de l’histoire du cinéma grec.

Anthony Quinn dans le rôle de Zorba le Grec

Anthony Quinn dans le rôle de Zorba le Grec

D’origine chypriote, Cacoyannis a connu la gloire en 1964 avec son film Zorba le Grec, adaptation de qualité du roman éponyme de l’écrivain crétois Nikos Kazantzakis, et qui mettait en vedette Anthony Quinn et Alan Bates. Le succès du film permit au cinéma grec de sortir de l’anonymat et de se faire connaître d’un large auditoire international. Mais, malheureusement, le rayonnement du film porta un certain ombrage au reste de l’œuvre du cinéaste, pourtant riche et bouillonnante de vie. Parmi une filmographie de qualité, il est primordial de laisser une place de choix à ce que j’appelle la « Trilogie troyenne », adaptation d’une éblouissante richesse de trois des œuvres majeures d’Euripide, soit Électre, Les Troyennes et finalement Iphigénie. Les trois films se déroulent à l’époque de la guerre de Troie, mais furent tournés dans l’ordre antichronologique des événements. Ils mettent en scène des personnages importants de la légende des Atrides et illustrent parfaitement cette idée de destin funèbre et empoisonné auquel les personnages ne peuvent échapper.

Parmi la filmographie de Cacoyannis, il est primordial de laisser une place de choix à ce que j’appelle la « Trilogie troyenne », adaptation d’une éblouissante richesse de trois des oeuvres majeures d’Euripide, soit Électre, Les Troyennes et finalement Iphigénie.

Irène Pappas (centre) dans une scène du film «Électre»

Irène Pappas (au centre) dans une scène du film «Électre»

L’histoire d’Électre, tournée en 1961, débute à la fin de la guerre de Troie. Les Grecs, victorieux, rentrent chez eux après avoir réduit la cité ennemie à l’état de ruine. Le roi Agamemnon est attendu par ses enfants, Électre et Oreste, qui l’adorent et le vénèrent. Il en va tout autrement de son épouse, Clytemnestre, qui, avec l’aide de son amant Égisthe, l’assassine sitôt son retour au palais. Oreste, témoin du meurtre, est emmené en exil par un serviteur loyal au défunt roi. Sa sœur Électre, qui a tout vu également, continuera de vivre au palais, étroitement surveillée par sa mère, dont elle souhaite désormais la mort. Des années plus tard, lorsque Oreste reviendra au pays, le frère et la sœur pourront se venger en tuant à leur tour leur mère et son amant. Encore une fois, la roue du destin tournera, annonciatrice de mort, le sang appelant toujours le sang. Tournée en décor naturel inondé de soleil dans la région de Mycène, photographiée en un riche noir et blanc par Walter Lassaly et bercée par l’envoûtante musique de Mikis Theodorakis, cette adaptation splendide, véritable réincarnation de l’œuvre classique, est restituée de manière à la fois respectueuse et empreinte de modernité par Cacoyannis, qui s’est approprié le texte original. Véritable tour de force et réussite majeure, cette œuvre est portée par l’interprétation magistrale de la tragédienne moderne Irène Papas.

Des hommes et des dieux — deuxième partie

Image vedette : commons.wikimedia.org
Autres images : Michael Cacoyannis Foundation


francis_ouellet

Passionné de cinéma, d’animation et de bandes dessinées depuis son tout jeune âge, Francis Ouellet œuvre en publicité et en communication graphique depuis plus de 15 ans, notamment en tant que directeur de production pour l’agence Brad et comme directeur général de Laurence et Charlot, boîte de graphisme spécialisée dans l’édition et le Web.



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