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Il est temps de choisir
ce que sera notre avenir

Un individu, relais de donnés numériques ou un humain, en harmonie avec la nature

Par Jean-Luc Burlone

Deux grandes visions resurgissent devant nous. L’une est optimiste, elle prévoit une croissance continue, alimentée par la technologie. L’autre anticipe rien de moins que l’effondrement de notre civilisation. Les arguments sont pesés des deux cotés et toutes deux sont dans l’immédiat et mutuellement exclusives. Il nous faut choisir maintenant laquelle nous permettra de protéger nos familles et d’assurer leur bien-être.

Voyons d’abord les bienfaits puis le coût de la technologie numérique. Ensuite, une brève revue des dommages faits à la planète et enfin, le pouvoir de choisir et la possibilité de réussir.

Les bienfaits de la technologie

Depuis l’invention de la machine à vapeur en 1769, les progrès techniques ne cessent d’améliorer les indices de développement humain¹, notamment : le PIB par habitant, le niveau d’éducation, la santé des femmes et des enfants, l’espérance de vie et la réduction du niveau de pauvreté. L’être humain vit mieux qu’il vivait ; indéniablement, la technologie réduit les coûts, augmente les possibilités et crée de l’abondance.

Dans le même espace et dans la même durée on produit plus de nourriture aujourd’hui qu’en 1950². On extrait maintenant des ressources additionnelles là où cela était géologiquement impossible ou financièrement trop onéreux. Les moteurs utilisent moins d’énergie pour exécuter le même travail (mais attention à l’effet rebond). La proposition comme quoi la technologie repousse les limites de la croissance est démontrée.

La technologie apporte beaucoup, notamment dans domaine des communications. Dans les pays émergents, par exemple, de nombreuses personnes tirent profit du téléphone intelligent par lequel elles transmettent de leurs nouvelles et de l’argent à leur famille située dans un village lointain. Elles évitent ainsi plusieurs journées de marche.

… les progrès techniques ne cessent d’améliorer les indices de développement humain, notamment : le PIB par habitant, le niveau d’éducation, la santé des femmes et des enfants, l’espérance de vie et la réduction du niveau de pauvreté.

L’intelligence artificielle (IA) propulse la fiabilité de certains services de santé à un niveau jamais atteint. En incorporant des millions de radiographies, un algorithme émet un diagnostique fiable à 99%. Moins agressive que la chirurgie traditionnelle, l’endoscopie chirurgicale évite les incisions et les complications conséquentes.

Le séquençage de l’ADN d’un individu cartographie son génome, soit l’ensemble de ses gènes. Avec cette information génétique, un cancer mortel devient une mutation génétique qui, séquencée à son tour, sera corrigée avec une médication préparée sur mesure. La médecine est en train de s’attaquer à la racine du mal plutôt qu’à sa manifestation physique.

Les prophètes actuels du bonheur inhérent à une belle et longue vie se trouvent principalement parmi les technologues. Certains parlent de prolonger la vie bien au de-là de 150 ans. L’homme de demain sera non seulement soigné, il sera amélioré. Il sera non seulement un cyborg humain mais carrément un homme divin. Pour Google : l’immortalité est proche. Pour SpaceX : mars est à portée de main.

Pour nous, il est grand temps de cesser d’adapter les faits à nos idées et de soumettre nos idées aux faits. Devons-nous nous agir vers la préservation de notre environnement ou devons-nous le laisser aux bons soins de la technologie ?

Le coté caché de la technologie

On ironise qu’après trois cents clics, l’algorithme du réseau nous connait mieux que quiconque. Ainsi, l’IA produit des algorithmes qui nous connaissent si totalement qu’ils savent nous influencer, voire nous contrôler. Si c’est bien le cas, notre liberté et notre main mise sur notre société, notre économie et notre politique seraient illusoires.

‘La nécessité d’avoir un environnement sain est de plus en plus confrontée aux besoins de nos activités virtuelles. L’internet des objets nécessite un accès internet à haut débit, soit la 5G, qui consomme de quatre à cinq fois plus d’énergie que la 4G.’

Nous sommes dès lors qu’un élément d’un système qui fonctionne selon des programmes écrits par une entité quelconque. Nous pourrions être discriminés non pas pour notre race, notre âge ou notre religion mais pour être ce qu’une entité décide que nous sommes. Un soin de santé pourrait alors nous être accordé ou refusé selon des critères étrangers à notre situation.

Notons qu’au titre de la santé, Maitre Nan (Nan Huai-Chin, 18 mars 1918 – 29 septembre 2012), le maitre à penser de l’élite chinoise actuelle, prévoyait dès 2002 que les problèmes mentaux seraient le principal mal du XXI siècle. L’individu composera difficilement avec des systèmes dont les procédés lui échappent et son cerveau ne pourra pas s’adapter à la vitesse du changement, ni au bombardement d’information, ni aux ondes qui l’accompagnent.³

La vitesse et l’impact des avancés technologiques sont tels que la pertinence de notre expérience est réduite, quoique non nulle. L’avenir de nos enfants est incertain. La plupart des emplois qui seront offerts dans vingt-cinq ans n’existent pas encore, ce qui rend révolus les programmes d’éducation, à l’exception d’un apprentissage des langues (incluant le langage technique), des mathématiques, de la philosophie et des ethnies.4

La nécessité d’avoir un environnement sain est de plus en plus confrontée aux besoins de nos activités virtuelles. L’internet des objets nécessite un accès internet à haut débit, soit la 5G, qui consomme de quatre à cinq fois plus d’énergie que la 4G5. Le numérique émet déjà un milliard de tonnes de GES par an et, avec la 5G, nous émettrons d’ici peu de quatre à cinq milliards de tonnes, soit huit fois plus que les six cent millions de tonnes qu’émet toute l’aviation civile en un an6.

Pour obtenir les composants nécessaires à leur fonctionnement, les appareils électroniques consomment des quantités colossales de matières premières qui sont extraites en grande partie des mines à ciel ouvert situées dans les pays émergents. Ces composants se retrouvent en diverses petites quantités dans les ressources extraites ; ils doivent donc être séparés, épurés et lavés avec des produis chimiques avant d’être utilisés7.

De l’extraction de la mine à notre utilisation individuelle, ces composants demandent une technologie toujours plus sophistiquée et couteuse en énergie et donc en GES. De plus, ces composants ne peuvent pas être recyclées de manière rentable de part leur petitesse et niveau d’imbrication.

‘L’individu composera difficilement avec des systèmes dont les procédés lui échappent et son cerveau ne pourra pas s’adapter à la vitesse du changement, ni au bombardement d’information, ni aux ondes qui l’accompagnent.’

Notre utilisation du numérique contribue au cercle vicieux où : l’extraction des ressources demande de plus en plus d’énergie ; l’énergie est de moins en moins accessible et sa production demande de plus en plus de ressources ; les ressources sont de moins en moins concentrées et leur extraction demande de plus en plus d’énergie, et ainsi de suite.

Il faut reconnaitre que nous avons perdu le contrôle des externalités de notre économie sur l’environnement. La technologie ne semble pas être la panacée tant espérée mais plutôt une cause importante de la dégradation environnementale.

Une planète endommagée

Lorsqu’on introduit les enfants au règne animal, on leur montre un éléphant, un rhinocéros, une girafe ou un lion. À tort car l’ensemble des animaux sauvages ne représente plus que 4% des animaux sur terre. Une juste représentation serait de leur montrer un chien, un chat, une vache, un mouton, un cochon, une chèvre, de la volaille et un cheval.

Mais il y a pire que la disparition des animaux sauvages, qu’ils soient sur terre, dans les airs ou dans les eaux. Une étude8 récente indique qu’en 10 ans, la disparition de la biomasse des arthropodes est d’une telle ampleur qu’elle présage un effondrement biologique majeur et peut-être inévitable.

La biomasse est la quantité totale des organismes vivants dans un lieu déterminé à un moment donné. Elle se renouvèle si elle n’est pas surexploitée. La biomasse nous fournie notre nourriture et une grande partie de nos ressources. Les arthropodes comprennent plus d’un million et demi d’espèces dont plus de dix milliards de milliards (1019) d’insectes. Les arthropodes sont les premiers maillons de la vie sur terre depuis quatre cent cinquante millions d’années.

Dix-neuf chercheurs de plusieurs universités ont examiné la biomasse de 150 prairies et 140 forêts dans trois régions d’Allemagne. Ils ont étudié la biomasse indispensable à la vie d’un million d’arthropodes et 2700 espèces de 2008 à 2017. Les résultats de l’étude sont effarants. Sans une cause particulière, la biomasse des arthropodes a chuté de 67% dans les prairies et de 41% dans les forêts.

‘Une étude récente indique qu’en 10 ans, la disparition de la biomasse des arthropodes est d’une telle ampleur qu’elle présage un effondrement biologique majeur et peut-être inévitable…’

Ces bestioles sont essentielles à la vie : elles maintiennent l’équilibre des écosystèmes, elles aèrent les sols et favorisent le recyclage des éléments nutritifs ; elles nourrissent les oiseaux, les poissons et les mammifères et elles pollinisent de nombreuses plantes. Avec des chiffres aussi inquiétants, plus l’échantillon allemand est représentatif d’autres pays et plus le risque d’un effondrement est élevé. Les experts craignent le pire9 car on toucherait alors aux fondations même de la vie sur terre.

Le pouvoir de choisir

Quels que soient les chiffres que l’on accepte, on arrive forcément à deux constats liés : l’utilisation du numérique aggrave le changement climatique et épuise rapidement les ressources. Et nous sommes en train d’abandonner nos mœurs traditionnelles.

Soyons francs, notre utilisation de la technologie est devenue aberrante. En marchant, en courant, en conduisant, en parlant, en mangeant et parfois même en dormant, nous restons branchés. Pourtant, ceux et celles qui font l’expérience de vivre sans utiliser leurs réseaux apprécient de retrouver du temps libre, une possession toute aussi précieuse que la santé.

En réalité, ce n’est pas nos besoins qui alimentent la consommation de l’internet des objets ; personne n’a jamais demandé de contrôler sa maison ou sa voiture à des kilomètres de distance. Les marchants nous vendent le coté pratique de cette possibilité et créent ainsi le besoin. Mais, devons-nous l’accepter ?

La sagesse impose la prudence dans nos choix quand le prix à payer est la perte d’un environnement qui maintient la vie. Les données précitées constatent les dommages faits à l’environnement ; ce sont-là des faits démontrés et non pas des projections.

‘… l’utilisation du numérique aggrave le changement climatique et épuise rapidement les ressources. Et nous sommes en train d’abandonner nos mœurs traditionnelles.’

Nous avons le pouvoir d’influencer la situation. D’une part, nous pouvons voter pour un gouvernement qui légiféra en faveur de l’environnement. Une loi française stipule que, dès janvier 2021, les fournisseurs d’internet “devront afficher une information sur la quantité de données consommées ainsi que l’équivalent des émissions de gaz à effet de serre correspondantes”10. Cette loi entrainera une prise de conscience nécessaire à l’action.

D’autre part, nous devons rejeter l’effet de troupeau. C’est la multitude qui donne un pouvoir de despote aux réseaux sociaux. L’avenir de l’humanité serait bien désespérant si nous choisissons de nous endormir dans l’illusion d’un bien être virtuel pour nous réveiller misérables dans un triste quotidien.

La possibilité de réussir

On peut assurer une croissance viable à long terme si on utilise chaque ressource à son niveau optimal i.e., au niveau au delà duquel la ressource deviendrait non renouvelable et, d’autre part, si on génère une quantité optimale de déchets i.e., la quantité au delà de laquelle on serait incapable de les recycler11.

Des expériences montrent que l’on peut rétablir une relation positive entre un mode de vie local et la biodiversité qui l’entoure. À l’île d’Apo aux Philippines, au Rajasthan en Inde, comme à New York, des points de bascule positifs ont été repérés et utilisés avec succès en prenant compte de l’ensemble du système socio-économique et en agissant positivement sur les points de bascule du cercle vicieux pour déclencher un cercle vertueux12.

‘On peut assurer une croissance viable à long terme si on utilise chaque ressource à son niveau optimal i.e., au niveau au delà duquel la ressource deviendrait non renouvelable…’

À grande échelle, l’objectif primordial est d’éviter, là où c’est possible, de franchir les points de bascule négatifs, les points de non retour, au delà desquels l’environnement ne pourrait plus se rétablir ni même se stabiliser.

Aussi, il est urgent de freiner notre utilisation des données ; nous allons transférer les données pour plus de 75 milliards d’objets connectés d’ici 202513 (plus de dix objets par habitant), en plus des données provenant des nouveaux utilisateurs de l’internet et celles des 4 536 milliards d’individus déjà connectés14.

Quant au climat, la pression imposée aux émetteurs de GES par les fonds d’investissements, les fonds de pension et les compagnies d’assurance semble être efficace. Mais le changement climatique est déjà une réalité. Nous ne pouvons que réduire ses impacts.

Bien sûr, limiter notre utilisation réduira la consommation. Rapidement, cela remettra en question nos dogmes économiques tels que la croissance du PIB et le rendement financier de nos fonds de pension, etc. Notons quand même que ces dogmes ne sont que contractuels et donc modifiables à volonté ; ce ne sont pas des lois universelles comme celles de la physique.

Qu’importe que l’effondrement annoncé soit pour demain ou après demain, il est pour bientôt si nous n’agissons pas. Une planète finie ne peut fournir des ressources à l’infini. Nous connaissons les enjeux alors choisissons notre avenir, agissons en conséquence et acceptons les conséquences de notre choix, quel qu’il soit.

Bonne chance!


  1. Bureau du rapport sur le développement humain (PNUD)
  2. Humans just 0.01% of all life but have destroyed 83% of wild mammals, The Guardian, 28 May 2018
  3. The Seventh Sense, Joshua Cooper Ramo, Hachette Book Group, May 2016
  4. The Industries of the Future, Alec Ross, Simon & Schuster, 2016
  5. Conférence – La croissance est-elle infinie ou insoutenable ?, Philippe Bihouix, 10 décembre 2019
  6. Le bonheur était pour demain, rêverie d’un ingénieur solitaire, Philippe Bihouix, 2019
  7. Quels sont les impacts de l’exploitation des ressources naturelles pour la fabrication d’appareils électroniques?, L’Hebdo Journal
  8. Arthropod Decline in Grassland and Forest Is Associated with Landscape Level Drivers. Nature 574, October 31, 2019, Seibold, S., Gossner, M.M., Simons, N.K. et al. 2019
  9. Conférence – Risques d’effondrement : que faire ?, Arthur Keller, novembre 2019
  10. Loi gaspillage et économie circulaire : les mesures clés et les étapes à venir, Les numériques, 12/02/2020
  11. Development Economics, Debraj Ray, Princeton Press 1998
  12. Points de bascule environnementaux : les stratégies écologistes vues sous un nouvel angle, État de la Planète magazine n°24, novembre 2005
  13. Internet of Things (IoT) Connected Devices Installed Base Worldwide from 2015 to 2025 (in Billions), Statista
  14. Internet World Stats

Avis : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions de WestmountMag.ca ou de ses éditeurs.

Image : Hafsteinn Robertsson via StockPholio.netButton Sign up to newsletter – WestmountMag.ca

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Jean-Luc Burlone, M.Sc. Économique, FCSI (1996)
Analyse économique et stratégie financière
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