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Étranges Créatures :
la créativité et l’audace

Tangente présente un programme double qui frappe un grand coup en ce printemps artistique

Par Luc Archambault

Il y a de ces spectacles qui nous surprennent par leur audace. D’autres par leur vision innovatrice et leur poésie, faisant montre d’une créativité sans borne. Lorsque pareils apanages se retrouvent au sein d’un seul et même spectacle, on jubile.

Je félicite la direction de Tangente pour la logique de leur programmation. Au début du mois, Re-conter l’Afrique mettait en scène trois artistes ayant des racines africaines. Cette semaine, deux chorégraphies quasi-extraterrestres, Les Stranges Strangers d’Audrée Juteau et Ché pas kess tu c (Dunno wat u kno) du chorégraphe Nathan Yaffe, viennent hausser la cote encore plus haut pour Tangente qui nous en met plein les yeux semaine après semaine.

Il y a de ces spectacles qui nous surprennent par leur audace. D’autres par leur vision innovatrice et leur poésie, faisant montre d’une créativité sans borne.

Les Stranges Strangers, d’Audrée Juteau

Strange Strangers - Photo: Natasha Thomas Audree Juteau - WestmountMag.caLa trame narrative de Les Stranges Strangers nous plonge dans l’onirisme pur et dur. Sur scène, deux danseurs, une femme et un homme et des draps jonchent le sol. S’ensuit un ballet complexe où les danseurs vont disparaître sous ces couvertures… et l’on propose dans le livret d’accompagnement un exercice d’auto-hypnose ! 20/20

La chorégraphie est ici toute est en douceur, en lenteur, en subtilité, comme si deux fantômes déambulaient sur scène. 20/20

La musique douce et l’environnement sonore induisent un état hypnagogique, avec une présence en sourdine n’empiétant pas sur le délicat processus de découverte lente de cette fleur chorégraphique. 20/20

La scénographie est parfaite, minimaliste et puissante à la fois. Un usage optimal de l’espace scénique combiné à des accessoires idéaux nous offrent un véritable ballet sous les draps qui s’animent sous nos yeux… Magistral. 20/20

Facteur Oumpf : Une lenteur toute créative, toute en langueur et en désir. Que dire de plus que merveilleux. 20/20

Total : 100%

che pas kess tu c - photo: Emily Gan - WestmountMag.ca

Ché pas kess tu c (Dunno wat u kno), de Nathan Yaffe

La trame narrative de Ché pas kess tu c de Nathan Yaffe (l’un des deux interprètes de la première pièce) nous transporte dans le surréel, dans l’imaginaire à l’état brut, avec une trame quasi archétypale. On commence au stade larvaire, on croît, on s’anime, on se combine, on se lève, on se soulève ; une progression d’une logique implacable jusqu’à l’apothéose finale. 20/20

che pas kess tu c - photo: Emily Gan - WestmountMag.caPour ce qui est de la chorégraphie, on est à la limite entre la danse et le butō, cette « danse du corps obscur ». Les gestes lents, posés, totalement expérimentaux, et l’utilisation de costumes caoutchoutés ressemblant à la peau d’un batracien, se prêtent à une mutation entre les stades larvaire et adulte, et on assiste ici à un mouvement et une gestuelle absolument supra-humaine. Les protubérances des costumes laissent à peine deviner le sens et les fonctions des diverses parties des corps. Bravo devant tant d’ingéniosité ! 20/20

La musique et l’environnement sonore sont minimalistes, rappelant l’étang primordial et le marasme original de la vie sur cette planète, avec ses croassements initiaux, ses cris et ses exclamations plus ou moins humaines. La musique en sourdine est d’une sobriété que bien des spectacles plus bavards devraient imiter. 20/20

La scénographie est fantastique, avec l’entière scène devenant mobile par le biais de matelas pneumatiques gonflables qui se transforment en vague gigantesque, en un tsunami qui vient submerger l’auditoire dans une finale complètement folle. 20/20

Facteur Oumpf : ma seule déception face à ce spectacle magistral est de ne pas avoir assisté à la représentation de l’après-midi, avec une jeune clientèle scolaire, afin de vivre avec elle l’excitation du tsunami final. Quelle merveille, rien qu’à se l’imaginer ! 20/20

Total : 100%

Voilà donc deux chorégraphies extrêmement bien combinées, comme faites l’une pour l’autre, chacune imprégnée d’audace et d’imagination. Que les inspirations derrière ces deux pièces soient d’origine livresque – Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, pour la première – ou cauchemardesque pour la seconde, il reste que l’atmosphère d’échange au sein de l’Espace Wilder, où Tangente et l’Agora de la Danse ont désormais pignons sur rue, favorise cet essaimage si fécond entre les créateurs, octroyant à Montréal sa réputation si justifiée de pôle mondial de la danse contemporaine.

Note moyenne pour ce spectacle : 100%

Étranges Créatures était présenté à Tangente du 9 au 12 mars.

Images : Tangente


Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault
Écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, il revient s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.

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