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Les faces cachées de Kubrick

Par Francis Ouellet

Article précédemment publié dans WestmountMag.ca

Il y avait moi, c’est-à-dire Alex…

Par ces quelques mots, mon initiation à l’univers d’un des cinéastes les plus marquants de la seconde moitié du XXe siècle commençait. Et dans ce simple plan, plusieurs des éléments primordiaux de son travail se révélaient : l’obsession photographique, la symétrie et la perspective des plans, le travelling arrière, la froideur presque clinique, la passion des visages et des gros plans, et surtout la musique, obsédante, nécessaire à l’image et complémentaire à l’œuvre. En apercevant le visage blême et l’expression arrogante d’Alex, personnage principal d’Orange mécanique, dont le regard agressif nous toisait en retour, nous comprenions, nous, spectateurs, que rien n’était laissé au hasard. Nous assistions à la présentation du travail d’un orfèvre, minutieux et attentif, assoiffé de perfection. Je pouvais donc me laisser aller en toute confiance et profiter du voyage.

Il n’est pas facile d’aborder le travail d’un créateur de génie, que l’on admire, de l’étudier, de le disséquer et de tenter d’en comprendre les rouages. C’est un dur labeur, surtout quand il s’agit d’un visionnaire de la trempe de Stanley Kubrick, et notre analyse doit être empreinte d’humilité. De plus, à trop vouloir rationaliser, interpréter et déchiffrer des films, il y a toujours le danger de ruiner le plaisir que ces histoires nous procurent. Il faut savoir faire la part des choses, sans intellectualiser à outrance. Je crois que le but premier doit demeurer le plaisir de partager sa passion et de donner aux autres le goût de voir ou de revoir ces films. Et en ce qui a trait au travail de Kubrick, il est fortement recommandé de voir ses films plus d’une fois.

La première chose qui frappe dans l’œuvre de Kubrick, c’est cette certitude que ce que nous voyons à l’écran a été imaginé dans ses moindres détails.

La première chose qui frappe dans l’œuvre de Kubrick, c’est cette certitude que ce que nous voyons à l’écran a été imaginé dans ses moindres détails. On devine le soin maladif, d’une extrême méticulosité, que Kubrick porte à la composition des images qui, une fois assemblées, donnent vie à ses œuvres. Une image, au cinéma, est la somme d’un nombre infini de détails auxquels le réalisateur accorde toute son attention, tant pour l’aspect purement technique (composition du plan, éclairage, cadrage, perspective, mouvement de caméra) que pour celui plus esthétique, ou artistique (décors, accessoires, costumes, maquillages, présence et jeu des acteurs). L’importance accordée à ces différents détails varie d’un réalisateur à l’autre, mais pour un créateur tel que Stanley Kubrick, tous ces éléments sont primordiaux. Rien ne doit être laissé au hasard. Cette méthode de travail fut certainement influencée par les diverses passions du cinéaste, que ce soit la photographie, la musique ou les échecs, qui demandent toutes un haut niveau de perfectionnement et de réflexion. C’est cette recherche d’absolu et ce souci d’excellence qui distinguent la filmographie d’un grand cinéaste de celle d’un réalisateur de moindre envergure, et ce, pour le plus grand plaisir des cinéphiles.

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L’autre facette de l’œuvre kubrickienne qui se révèle à nous en visionnant ses films est l’intelligence des scénarios et des dialogues, miroir de l’intelligence et de la grande culture du cinéaste. Plusieurs répliques nous restent en mémoire et ne nous quittent plus. Que ce soit celles complètement loufoques et jubilatoires des divers protagonistes de Dr. Strangelove, ou encore les supplications mécaniques et pourtant touchantes de HAL 9000, dans 2001, l’Odyssée de l’espace. La richesse de ces répliques est bien la preuve de la haute qualité des scénarios et de la profondeur des intrigues, souvent gigognes, à compartiments ou en forme de puzzle, où il y a tant à comprendre et à décoder. Car il n’y a pas obligatoirement une seule vérité, unique et immuable chez Kubrick, et comme je le mentionnais plus tôt, plusieurs de ses films nécessitent de nombreux visionnements afin de réussir à décrypter les différentes pistes qui, d’un visionnement à l’autre, nous permettent de voir l’œuvre d’une manière complètement renouvelée, et même, dans certains cas, de différentes manières simultanément. Cette complexité nous amène à une réflexion plus poussée, qui nous oblige à voir plus loin que le premier degré, à nous questionner et à chercher des réponses. Par exemple, que sont les monolithes noirs de 2001, l’Odyssée de l’espace ? Une représentation symbolique de l’évolution ? Une forme d’intelligence extra-terrestre qui guide l’humanité depuis l’aube des temps ? Dieu ? Ou encore, posons-nous la question, y a-t-il vraiment des fantômes qui hantent l’hôtel Overlook, lieu central de l’intrigue de Shining ? N’assistons-nous pas plutôt à la désagrégation d’une famille dysfonctionnelle ? Enfermés dans ce lieu clos, chacun plus ou moins instable, les parents et l’enfant ne se contaminent-ils pas les uns les autres, plongeant dans la démence meurtrière ?

Comme nous pouvons le constater dans ces deux exemples, les interprétations sont multiples, proteiformes, et toutes valables, ou à tout le moins défendables. On reconnaît bien là le joueur d’échecs, les divers mouvements des pièces sur l’échiquier et le nombre infini de combinaisons au cours d’une partie. Kubrick joue avec son public, l’obligeant à s’investir intellectuellement dans l’intrigue qui se dévoile peu à peu à l’écran. Le spectateur n’a d’autre choix que de s’impliquer, de se remuer les méninges, ce qui est la marque d’un grand film. Nous ne sommes pas en présence d’un simple divertissement, d’un produit de consommation, mais bien d’une œuvre d’art.Button Sign up to newsletter – WestmountMag.caJe disais plus haut que je considérais Kubrick comme un visionnaire. Comme pour beaucoup de cinéastes visionnaires (Eisenstein, Tarkovski, Roeg, Malick), la filmographie de Kubrick est relativement courte (13 longs-métrages en près de 50 ans de carrière). Et comme pour nombre de cinéastes visionnaires aussi, bien qu’elle soit courte, sa filmographie ne compte pratiquement aucune œuvre que nous pourrions qualifier de mineure.

Dans de prochains articles, nous explorerons et analyserons plus en détail quelques-uns des films de ce créateur de génie. Peut-être pourrons-nous percer certains mystères, mettre en lumière des détails qui nous avaient échappé et jeter un regard neuf sur les films d’un des plus importants réalisateurs de l’histoire du cinéma. À tout le moins, cela nous donnera certainement le goût de les revoir.

Image Alex : Giuseppe Bognanni via StockPholio.com
Image Dave : slagheap via StockPholio.com

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francis ouelletPassionné de cinéma, d’animation et de bandes dessinées depuis son tout jeune âge, Francis Ouellet œuvre en publicité et en communications graphiques depuis plus de 15 ans, notamment en tant que directeur de production pour l’agence Brad et comme directeur général de Laurence et Charlot, boîte de graphisme spécialisée dans l’édition et le Web.

 

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