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Nelly, un pari d’adaptation
remporté haut-la-main

Le dernier film d’Anne Émond plonge dans l’univers noir de Nelly Arcan

Par Luc Archambault

Nelly Arcan fut un météore qui traversa le ciel littéraire québécois avec une fulgurance quasi inégalée, événement marqué tant par l’intensité de ses textes que par la brièveté de sa carrière publique. Elle fut une auteure remarquable, avec des textes denses et songés, extrêmement bien écrits, ouvrant au monde un pan de la vie postmoderne d’une jeune femme prête à tout pour séduire, et gagner sa croûte au mépris de sa vie intellectuelle.

Nelly - photo : Anne Émond, Les Films Séville - WestmountMag.ca

Car son choix d’être une escorte (une prostituée de luxe) n’avait rien de bien « sage » pour une universitaire de sa trempe intellectuelle. De plus, sa problématique personnelle avec l’image qu’elle projetait, sa « burqa de chair », comme elle l’appelait, l’a menée à un cul-de-sac existentiel, où seul le suicide pouvait venir à bout de son malaise de vivre et de l’angoisse du vieillissement.

Nelly - photo : Anne Émond, Les Films Séville - WestmountMag.ca

La cinéaste Anne Émond avait, au préalable, réalisé et scénarisé deux films, soit Nuit #1 (2012) et Les êtres chers (2015). Elle avait aussi lu l’œuvre de Nelly Arcand. Elle s’en était inspirée lors de la rédaction du scénario de Nuit #1. On peut dire sans ambages que la cinématographie de madame Émond tire sur le côté sombre de la vie. Dans Nuit #1, le personnage de Claire vit sur une corde raide, d’un nihilisme profond, et semble se diriger tout droit vers un précipice. Dans son second opus, Les êtres chers, le scénario se met en branle avec le suicide du patriarche d’une famille, et mènera au suicide de son fils et héritier spirituel, David. Seule la troisième génération, celle de Laurence, la fille de David, ouvrira ce huis clos létal en insufflant un quelconque espoir.

… ceux qui acceptent de voyager dans l’univers glauque de l’écrivaine en auront certes pour leur argent.

Mais avec Nelly, la cinéaste replonge dans la noirceur de l’être. Cette fois-ci, en s’inspirant d’un personnage public réel, dont le suicide fut hautement médiatisé, madame Émond a joué avec des dés déjà pipés.

Nelly - photo : Anne Émond, Les Films Séville - WestmountMag.ca

Elle s’est donc sentie interpellée par la vie de Nelly Arcan. Elle a rencontré, lors de ses recherches, la famille, les amis, les collaborateurs de celle-ci. Plus que cela, elle a aussi plongé dans le corpus de l’œuvre de l’écrivaine. Pour résulter en un film baroque, intimiste, verbeux (l’une des caractéristiques de cette cinéaste, où les monologues empiètent sur les dialogues en règle générale, un choix pleinement assumé, nous avouera-t-elle), onirique, donc loin de la « biopic » traditionnelle. Ceux qui souhaitent voir un documentaire sur Nelly Arcan resteront donc sur leur appétit. Mais ceux qui acceptent de voyager dans l’univers glauque de l’écrivaine en auront certes pour leur argent.

Le scénario s’articule autour de cinq aspects de Nelly Arcan. Isabelle Fortier (nom véritable de l’écrivaine qui a choisi de s’incarner sous un pseudonyme), ou l’enfance de l’artiste ; Nelly, l’écrivaine ; Amy, l’amoureuse toxique ; Cynthia, la putain ; et finalement Marylin, la star glamour. Tous des rôles joués à merveille par Mylène Mackay (hormis celui d’Isabelle, joué par la toute jeune Milya Corbeil-Gauvreau), d’une intensité à fleur de peau, d’une fragilité qui transparaît dans son regard, tristounet à souhait.

Nelly - photo : Anne Émond, Les Films Séville - WestmountMag.ca

Ces cinq aspects s’intercalent l’un dans l’autre, pour compléter ce tableau impressionniste de Nelly Arcan. L’on passe d’une époque à l’autre, d’une impression à l’autre, d’un rêve/phantasme à l’autre. Car on ne sait jamais véritablement si l’on a affaire à des événements purement biographiques ou oniriques, tout droit sortis de l’imaginaire de l’écrivaine. Ce qui fait d’autant plus la force de ce film singulier et hautement créatif.

Anne Émond se place donc d’emblée aux premières lignes des cinéastes de talent sur le front québécois. Elle, qui avoue être un brin exténuée de tourner des films sombres, n’a pas fini de nous surprendre avec des films de haute qualité. Surtout qu’elle tient à écrire ses propres scénarios, ce qui lui permet de maîtriser encore plus les tournants et aboutissants des vies de ses personnages.

Ici, on sort des sentiers battus (et trop souvent rebattus) du cinéma québécois et de sa mentalité de terroir.

En flirtant de la sorte avec pareil niveau d’excellence, reconnu d’autant plus par ses pairs et le milieu cinématographique provincial, national et international, la pression de pondre un autre film de qualité est présente, bien que sans trop effaroucher la cinéaste.

Nelly - photo : Anne Émond, Les Films Séville - WestmountMag.ca

Nelly est donc un incontournable pour quiconque aime le cinéma de haut vol. Ici, on sort des sentiers battus (et trop souvent rebattus) du cinéma québécois et de sa mentalité de terroir. Pas étonnant que ce film fut primé au TIFF (Toronto International Film Festival), nommé dans la liste des « Canada’s top ten » (soit les dix meilleurs films de l’année) de 2016, tout comme Les êtres chers l’avaient été l’année précédente.

Après avoir vu en rafale toute la production cinématographique d’Anne Émond, je peux vous affirmer sans réserve aucune que cette cinéaste n’a pas fini de nous éblouir avec sa vision ni de nous surprendre avec son cinéma de haute qualité.

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Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault
Écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, il revient s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.



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