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Passengers : un film à la moralité chancelante

Avertissement : le script de ce film comporte des écueils moraux

Par Luc Archambault

Si vous n’avez pas déjà vu Passengers, mettant en vedette Chris Pratt et Jennifer Lawrence, j’aimerais vous prévenir que ce texte comporte des révélations majeures au sujet de l’histoire. Et parce que le script de ce film est teinté de sexisme et de clichés, cet article sert aussi d’avertissement.

Le script a été écrit en 2007 et est demeuré au stade d’ « enfer développemental » – un terme du milieu cinématographique appliqué à tout projet ne progressant pas jusqu’au stade de production – pendant huit ans, jusqu’en 2015. Lorsque l’on prend en considération les écueils moraux qu’il évoque, on ne s’en étonne guère. Les tactiques de harcèlement qui renforcent cette comédie romantique ne sont nullement nouvelles.

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Les prémisses : le vaisseau Avalon, comptant à son bord 5000 colons en hibernation, est en transit de la Terre vers la planète Homestead II, un périple qui prendra 120 années avant l’arrivée à destination. Trente ans après le départ, suite à une collision avec des météorites, la coquille d’hibernation de Jim Preston (Chris Pratt) s’ouvre fortuitement et il se réveille, seul à bord, hormis un barman androïde nommé Arthur (Michael Sheen).

Les tactiques de harcèlement qui renforcent cette comédie romantique ne sont nullement nouvelles.

Réalisant qu’il vivra seul toute sa vie et sans espoir de ré-hibernation, Jim contemple le suicide jusqu’à ce qu’il remarque Aurora (Jennifer Lawrence) parmi les colons en hibernation. Pendant un an, il fouille un à un tous les détails de la vie privée d’Aurora avant de décider de la réveiller, affirmant faussement que son hibernation s’est interrompue suite à un malfonctionnement de sa coquille, comme pour lui. La solitude les rapproche peu à peu et ils nouent bientôt une relation, tant à cause de leur isolement que par attraction mutuelle.

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Le temps passe jusqu’au jour où l’androïde Arthur révèle à Aurora que Jim est le responsable de son réveil. Blessée par cette révélation et dégoûtée par l’abus de pouvoir de Jim, elle décide l’éviter à tout prix. Par la suite, l’officier de pont Gus (Lawrence Fishburne) se réveille également et le trio réalise rapidement que le vaisseau est en proie à de multiples pannes systémiques résultant de la collision subie deux ans auparavant. Gus meurt incidemment des séquelles du dysfonctionnement de sa coquille d’hibernation, laissant à Jim et Aurora sa carte d’accès aux compartiments de l’équipage afin de leurs permettre de réparer le vaisseau.

Un incident externe soudain oblige les deux personnages à faire face à une menace urgente les obligeant à coopérer, ce qui les ramènera l’un vers l’autre. Suite à une sortie extravéhiculaire pour éventer le réacteur de propulsion, Jim meurt avant d’être ramené à l’intérieur du vaisseau par Aurora. Désespérée, celle-ci parvient cependant à le ramener à la vie grâce à une coquille robotique médicale, l’Autodoc. Jim découvre alors que l’Autodoc peut également remettre quelqu’un en hibernation, le seul hic étant que quelqu’un d’autre doit effectuer le processus. Jim offre à Aurora de la replacer en hibernation mais celle-ci décide de demeurer avec lui, puisque, si elle acceptait, elle ne le reverrait jamais plus.

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Un incident externe soudain oblige les deux personnages à faire face à une menace urgente les obligeant à coopérer…

À leur arrivée sur Homestead II, les colons en s’éveillant découvrent le hall central du vaisseau recouvert d’une riche végétation. Jim et Aurora sont trépassés il y a des années, vivant ensemble le reste de leurs vies. Mais pourquoi cette histoire serait-elle immorale ? Bon nombre de commentateurs ont évoqué l’aspect sordide du script, parlant même de Syndrome de Stockholm pour décrire la relation entre Jim et Aurora, une otage qui s’identifie avec son ravisseur, allant même jusqu’à tomber amoureuse de lui.

Un critique va même jusqu’à qualifier Passengers de promouvoir l’équivalent interstellaire du harcèlement qu’on voit sur les réseaux sociaux.1 Sans doute peut-on voir dans ce dilemme moral la raison pour laquelle ce script a dû traverser l’enfer développemental. La question demeure : pourquoi pareil film a-t-il été tourné ? Bien sûr, pour Jennifer Lawrence, les vingt millions qui lui ont été versés, avec en plus 30% des profits après que le film eût fait ses frais, viendront sûrement transformer tout dilemme en plaisir du gain. Qui se soucie de moralité lorsqu’on est payée autant …

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Même la campagne de marketing entourant la sortie du film, et notamment les bandes-annonces, suggèrent qu’Aurora s’est éveillée suite au malfonctionnement de sa coquille, masquant ainsi la culpabilité et l’ignominie évidente de Jim. Si ceci est moralement acceptable, alors Hollywood semble être sur une pente dangereuse en endossant l’abus d’autorité et la turpitude morale, en particulier envers les femmes. Et ceci devrait être dénoncé, et non applaudi avec des recettes mirobolantes au box-office.

Sans doute peut-on voir dans ce dilemme moral la raison pour laquelle ce script a dû traverser l’enfer développemental.

Je ne peux, pour ma part, cautionner un tel film, aussi plaisant fut-il pour les yeux. Et je me demande s’il aurait été tourné si les rôles principaux avaient été inversés. Il est beaucoup trop facile et toléré, de nos jours, d’abuser des femmes, spécialement au cinéma. Dans ce film, ce n’est pas seulement justifié, c’est même une exigence du script, du moins d’après le rôle primordial que Jim y joue.

1 Andrew Pulver: The Guardian, 15 décembre 2016: Passengers review – Spaceship romcom scuppered by cosmic creep

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Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault
Écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, il revient s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.



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