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Le dilemme concernant
la restauration d’espèces

Si la science ressusciterait certaines espèces disparues, quel raisonnement justifierait cette initiative ?

Par Georges R. Dupras
Traduit de l’anglais

Précédemment publié dans WestmountMag.ca

En mars 2013, des scientifiques se sont réunis à une conférence à Washington, DC, parrainée par le National Geographic Society pour délibérer la question de la restauration d’espèces disparues. Au cours de cette conférence ils ont discuté du comment, du pourquoi et de l’éthique qui justifierait une telle prise de position.

de-extinction dodo bird WestmountMag.ca

Dodo – Illustration : Roelandt Savery

Une liste préliminaire de quelques 24 espèces qui pourraient, selon eux, être ressuscitées, a été établie : le mastodon, le mammouth laineux, le phoque moine des Caraïbes, le grand auk, la perruche de la Caroline, la Macaw cubaine, l’auroch, le dodo, le bruant maritime à dos foncé, le canard du Labrador, la poule de bruyère, le pic à bec ivoire, le pic impérial, le moa, l’oiseau-éléphant, le pigeon migrateur, l’ibex pyrénéen, le quagga, le smilodon, le baiji, le thylacine (tigre de Tasmanie), la rhytine de Steller, la hula et le maho (genre).

Je crois que la science d’aujourd’hui, incluant l’étude de l’ADN, nous fournit l’expertise voulue pour prendre les premiers pas vers cet ambitieux projet. Mais, devons-nous répondre premièrement à cette question : Pourquoi ? Les habitats nécessaires à la survie de ces espèces n’existent plus. Quel genre d’environnement allons-nous leur fournir? Si la communauté scientifique réussit à ressusciter le mastodonte ou le mammouth laineux, qu’elle serait le raisonnement derrière cette initiative?

Les habitats nécessaires à la survie de ces espèces n’existent plus. Quel genre d’environnement allons-nous leur fournir?

Parlons du dodo, du phoque moine des Caraïbes, ou du grand auk, entre autres. Est-ce l’intention de les offrir comme mets délicats aux plus nantis de la société ? Je doute sérieusement que la raison principale derrière cette tentative est d’expier le mal dont l’Homme est responsable, et qui a mené à la destruction de l’environnement et des espèces qui autrefois partageaient la planète avec nous. Alors, est-ce possible que les motifs derrière ces tentatives soient basés sur des principes égoïstes?

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Pigeon migrateur – Illustration : Barry Kent MacKay

Certains d’entre nous ont des réservations importantes quand à ces initiatives, ayant travaillé depuis longtemps, en dépit de forte opposition, à convaincre le public de l’importance qu’on devrait placer sur les valeurs autre que les profits et l’assouvissement de nos plaisirs personnels. Il n’y a aucun doute que des spécimens gelés d’animaux maintenant disparus se retrouvent au fonds des crevasses, enfermés dans des glaciers, ou enterrés sous des tonnes de neige préhistorique. Pour la communauté scientifique ces spécimens représentent une importante richesse qui devrait être développée. La recherche génétique nous offre un énorme potentiel, tout particulièrement dans le domaine de la science médicale.

Cependant, lorsqu’il y a un élément positif, il peut également y avoir un élément négatif encore plus inquiétant que nous devons prendre en considération. Si l’ultime objectif de cette grande expérience est de céder à nos propres caprices et désirs, je crois que nous avons la responsabilité éthique d’en discuter publiquement, de façon honnête et transparente.

Je serais déçu si la communauté scientifique agissait de façon voilée, telle qu’elle l’a fait lors de l’introduction de nourriture modifiée génétiquement, ou présentement avec l’amélioration des espèces. Cette discussion nous concerne tous et aura un impact important sur nos vies. Un débat s’annonce – Est-ce que l’Homme mérite de vivre côte à côte avec les espèces qu’il a éliminées par sa cupidité?

‘… nous avons la responsabilité éthique d’en discuter publiquement…’

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Tigre de Tasmanie – Illustration : John Gould

Autre question. Qui financera ces recherches ? Est-ce des intérêts privés qui pourraient inclure des corporations telles que Monsanto? Si oui, ces corporations feront-elles breveter ces formes de vies génétiquement modifiées? Malgré le fait que ce genre de recherche aura sûrement des mérites scientifiques, je crains que cette nouvelle piste aura pour effet de promouvoir des centaines d’années de conditionnement, en encourageant des habitudes et des rationalisations qui nous ont menées à ce point critique.

Qu’en est-il du caractère sacré de la vie, si nous pouvons tout simplement se débarrasser du vieux modèle de vie pour le remplacer avec un nouveau modèle qui aura une valeur plus élevée ?

Récemment un climatologiste Sud-américain a demandé mon opinion sur l’amélioration des espèces, en m’informant que ce genre de recherche se fait présentement au Massachussetts, utilisant les gênes d’un éléphant et ceux d’un chimpanzé. Ceci n’est pas le premier essaie de ce genre. Mentionnons ici le ‘frankenfish’ un saumon génétiquement modifié, ainsi que l’abeille tueuse.

‘Au lieu d’aborder le problème des pesticides, des aliments génétiquement modifiés et des engrais chimiques, nous avons choisi de réinventer la nature afin d’accommoder ces pesticides.’

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Ibex Pyrénéen – Illustration : Joseph Wolf

Dans le cas de l’abeille tueuse, on nous dit que la science tentait de créer une abeille plus forte, ayant une meilleure résistance. Malheureusement, cette expérience a mal tourné. On nous explique également que le but de créer cette abeille génétiquement modifiée était de produire un pollinisateur qui pourrait couvrir un territoire agrandi, qui pourrait retenir une quantité additionnelle de pollen, qui serait davantage résistant aux éléments et possiblement aux néonicotinoïdes. Depuis le début de cette expérience, et à cause des pesticides, sept espèces d’abeilles sont maintenant inscrites sur la liste des espèces en danger.

Approximativement deux tiers des produits agricoles destinés aux consommateurs requièrent des pollinisateurs, tels que les abeilles, afin d’assurer les récoltes. A delà de 80% des colonies d’abeilles en France sont disparues. Plusieurs facteurs sont en cause, cependant un nombre croissant de preuves scientifiques soulignent la présence de neonicotinoïdes, des pesticides qui s’absorbent dans le tissue de la plante et qui envahissent l’organisme. Ces pesticides sont utilisés sur le maïs, le soja, le blé et le canola, et ils peuvent tuer l’abeille directement. La science était-elle au courant de l’effet néfaste de ces pesticides sur les colonies d’abeilles?

Lorsque nous essayons d’améliorer la nature telle qu’elle est, serait-il une bonne idée de réfléchir sur le proverbe américain « If it aint broke, don’t fix it » ?  Pourquoi réparer, modifier et changer ce qui fonctionne déjà bien ?

Image d’entête: Fossile de Mesohippus – Royal BC Museum

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Georges Dupras

Pendant plus de 50 ans, Georges R. Dupras se fait le champion et le défenseur des animaux. Il est membre de l’International Association for Bear Research and Management (IBA), un directeur de l’Alliance pour les animaux du Canada (AAC), le représentant au Québec de Zoocheck Canada, et un ancien directeur de la Société canadienne pour la prévention de la cruauté envers les animaux (CSPCA). En 1966, il s’est impliqué dans la campagne initiale pour sauver les phoques qui a mené à la fondation de l’International Fund for Animal Welfare (IFAW) en 1969. Il a publié deux livres : Values in Conflict et Ethics, A Human Condition. Georges demeure à Montréal, Québec, Canada.




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