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Table ronde du Sierra Club sur les zones humides du Technoparc

Le webinaire a réuni des dirigeants autochtones, des écologistes, des fonctionnaires et le public

Par Patrick Barnard

26 mai 2021

À Montréal, au printemps 2021, la sensibilisation du public envers le Technoparc s’est accrue : le Canada a déjà perdu 90 % de ses zones humides urbaines et, en plein milieu de l’île de Montréal, le plus grand écosystème non protégé de marais précieux situé juste au nord de l’Aéroport international Montréal-Trudeau est menacé.

Black Crowned Night Heron

bihoreau à couronne noire

Mais des citoyens de la région refusent de perdre ce précieux joyau de la biodiversité, et font vraiment entendre leur voix.

L’ornithologue Joel Coutu et l’organisation qu’il a fondée, TechnoparcOiseaux, ont contacté leur groupe de 3 700 membres ornithologues pour informer les Montréalais de ce qui était auparavant “un lieu secret”, selon les termes de M. Coutu, à savoir qu’il existe un merveilleux réseau de marais, de forêts, de champs et de mares vernales caché dans la banlieue de l’arrondissement de Saint-Laurent et la Cité de Dorval.

Pensez-y : 200 hectares de riche biodiversité, une superficie équivalente à celle du parc du Mont-Royal. Les oiseaux adorent cette zone, et comme Montréal a perdu beaucoup de ses espaces naturels, les populations aviaires ont afflué vers les zones humides du Technoparc, le site le plus important pour l’observation des oiseaux sur l’île de Montréal. Selon Jim Harris, de Technoparc-Oiseaux, 204 espèces distinctes d’oiseaux y ont été répertoriées, et 190 types d’oiseaux différents y sont recensés comme visiteurs année après année… jusqu’à présent.

La population de Montréal ne souhaite pas perdre cet écosystème humide. Les politiciens municipaux insistent pour dire qu’ils reconnaissent l’importance essentielle de la biodiversité et se disent consternés par ce qui se passe dans la zone du Technoparc et les dirigeants fédéraux expriment leur inquiétude. Pourtant, l’ensemble de l’écosystème est en voie de disparition.

… 204 espèces distinctes d’oiseaux ont été répertoriées, et 190 types d’oiseaux différents y sont recensés comme visiteurs année après année…

Le mardi 18 mai 2021, le Sierra Club Québec et sa coprésidente, Isabelle Sawyer, ont organisé un webinaire spécial, la Table ronde Technoparc, qui a réuni des leaders autochtones, des environnementalistes, des fonctionnaires et le public pour sensibiliser davantage à la nécessité de sauver cet écosystème.

Ross Montour, le chef du Conseil des Mohawks de Kahnawà:ke, a ouvert la réunion en invoquant les zones humides elles-mêmes « et la trame de la vie qui s’y trouve », exprimant une préoccupation collective pour la création alors que « nous rassemblons nos esprits comme un seul homme ».

Yellow Warbler

Fauvette jaune

S’exprimant à voix basse, le chef a néanmoins lâché une bombe politique dès le début de la réunion virtuelle. Isabelle Sawyer avait déjà clairement affirmé que l’écosystème des marais se trouvait sur un territoire autochtone « non cédé » et Ross Montour a souligné que lui et d’autres avaient été consultés au sujet des travaux de construction du Réseau express métropolitain (REM) et du tunnel sous les marais. Pourtant, Montour a déclaré qu’en ce qui concerne les marais eux-mêmes et la richesse naturelle qu’ils représentent, « nous n’avons pas été approchés pour être consultés ». Ainsi, les détenteurs originaux de l’écosystème ont été amenés à discuter d’un projet ferroviaire urbain – le REM – mais n’ont pas été consultés sur l’existence même d’un patrimoine qui leur appartient en droit canadien.

Le chef Montour a semblé clairement préoccupé par cette contradiction et l’a soulevée à nouveau lorsqu’il a clôturé la réunion, car il semblait évident pour tous les participants au webinaire que les droits des autochtones avaient été instrumentalisés pour construire un train, mais pas honorés lorsqu’il s’agissait de la question plus essentielle de la terre et de sa biodiversité.

‘… les détenteurs originaux de l’écosystème ont été amenés à discuter d’un projet ferroviaire urbain – le REM – mais n’ont pas été consultés sur l’existence même d’un patrimoine qui leur appartient en droit canadien.’

Jim Harris, de TechnoparcOiseaux, a évoqué sa première visite dans les marais, il y a cinq ans, en déclarant aux participants de la réunion de la Sierra : « J’ai été stupéfait par la quantité d’oiseaux », ajoutant « C’est un endroit extraordinaire qui doit être préservé, un site d’une biodiversité exceptionnelle ».

Destruction at the Technoparc Wetlands

Destruction des zones humides du Technoparc

Certes, Aéroports de Montréal (ADM) a créé un « parc écologique » de 19 hectares, soit 10 % de l’ensemble de l’écosystème, dans le secteur ouest des marais. Mais 40 % des marais du secteur est de l’éco-campus ont été drainés pour diriger l’eau, à un coût de 10,9 millions de dollars pour la Ville de Saint-Laurent, afin de créer un horrible bassin de captation qui, selon Harris, a « complètement échoué comme zone humide alternative ».

‘Harris a souligné l’étude de 2015 de la Fondation Suzuki sur l’infrastructure verte qui décrit le secteur du Technoparc comme « la plus haute priorité pour la biodiversité sur l’île de Montréal.’

Par ailleurs, il y a un magnifique ‘champ des monarques’ à l’ouest dans le terrain écologiquement riche du Golf Dorval, qui est présentement grignoté et poussé vers sa disparition, et cela malgré les fonctionnaires fédéraux qui ont affirmé à la Coalition Verte de Montréal qu’il n’y aurait ‘aucun développement’ sur les terres fédérales du secteur ouest. Ce morcellement, dit Harris, est « un peu comme la mort par mille coups de couteau ».

Monarch Butterfly on Thistle

Papillon monarque sur chardon

Harris a souligné l’étude de 2015 de la Fondation Suzuki sur l’infrastructure verte (en anglais) qui décrit le secteur du Technoparc comme « la plus haute priorité pour la biodiversité sur l’île de Montréal. » Mais lorsque les membres de TechnoparcOiseaux ont observé des prédateurs supérieurs comme la grande aigrette et le bihoreau à couronne noire dans un marais asséché – appelé le marais Hubert Reeves – les responsables ont insisté sur le fait que l’étang avait « peu de valeur écologique et qu’il y avait peu de faune sauvage ».

Ironiquement, l’un des instruments de destruction du Technoparc est le fameux projet Éco-Campus Hubert Reeves, du nom de l’éminent environnementaliste… un projet qui n’a toujours pas vu le jour. La biologiste Kim Marineau, dans une analyse réalisée en 2016 pour TechnoparcOiseaux, a déclaré à propos du soi-disant campus écologique qu’ « il s’agit encore d’un projet industriel habituel – qui ne respect les milieux naturels présents – et un projet de construction sur des terrains occupés par des zones humides qui seront largement détruites et remplacées par des bâtiments, des zones de stationnement et des aménagements paysagers ».

‘… l’ancien ministre de l’Environnement du Québec, l’honorable Clifford Lincoln, qui était présent à la réunion virtuelle, a déclaré aux fonctionnaires fédéraux qui l’écoutaient que dans les marais du Technoparc, « c’est la nature ou le béton ! ».’

Sylvia Oljemark, de la Coalition verte de Montréal, a abordé la question des promesses fédérales et municipales. La Coalition, a-t-elle dit, est en discussion permanente avec trois ministres du gouvernement –Environnement, Transports, Patrimoine – et leurs secrétaires et attachés parlementaires.

Bee visiting flowers

Abeille butinant des fleurs

Le ministre de l’Environnement Jonathan Wilkinson a écrit directement à la Coalition verte au sujet de la promesse du discours du Trône [23 septembre 2020] selon laquelle « le gouvernement du Canada travaillera avec les municipalités pour étendre les parcs urbains afin que tous aient accès à des espaces verts ».

Selon Mme Oljemark, le ministre a également expliqué, que c’est son ministère qui établissait les réserves nationales de faune sur les terres fédérales, et elle a ajouté : « Pour la Coalition Verte, la lettre de l’honorable ministre est un signal qu’il est favorable à une réserve faunique nationale au nord de l’aéroport ». Elle a également souligné que lors de la dernière rencontre de ce genre avec les fonctionnaires fédéraux, l’ancien ministre de l’Environnement du Québec, l’honorable Clifford Lincoln, qui était présent à la rencontre virtuelle, a déclaré aux fonctionnaires fédéraux qui l’écoutaient que dans les marais du Technoparc « C’est la nature ou le béton ! ».

S’exprimant au nom de la coalition, Sylvia Oljemark s’est également adressée directement à la Ville de Montréal : « Prenez possession de tous les marais du Technoparc [dans le secteur est] appartenant aux développeurs et aux promoteurs afin de les conserver à perpétuité… ainsi que les autres terrains appartenant déjà à la Ville de Montréal. Nous vous exortons à acquérir immédiatement 32 hectares appartenant à des développeurs-promoteurs, et à restituer immédiatement l’eau des marais qui ont été asséchés sous le régime de l’ancien maire Denis Coderre.”

‘Le rapport budgétaire de Montréal pour 2021-2030 indique explicitement que Montréal a la plus petite superficie d’espaces naturels par habitant de toutes les villes du Canada.’

Un collègue d’Oljemark, le vice-président de la Coalition verte, David Fletcher, a ensuite lancé un avertissement passionné : « Nous avons perdu environ 90 % de nos zones humides jusqu’à présent » par un processus de fragmentation, d’isolement et de réduction de la zone. Il a cité le rapport budgétaire de Montréal pour la période 2021-2030, qui indique explicitement que Montréal a la plus petite superficie d’espaces naturels par habitant de toutes les villes du Canada, et le désir de Montréal de changer cette réalité.

« Une fois que l’écosystème du Technoparc aura disparu, il sera perdu à jamais », a observé M. Fletcher, prenant pour preuve de son énorme valeur et de sa biodiversité le fait que tant d’oiseaux y ont afflué : « Ces oiseaux ne viennent pas pour se nourrir de pierres. Ils viennent pour la richesse de la biodiversité qui s’y trouve ».

Black Crowned Night Heron fishing

bihoreau à couronne noire

Un employé clé de la ville de Montréal, le biologiste Patrick Nadeau, qui travaille en tant que collaborateur de Robert Beaudry qui siège au puissant comité exécutif de la ville, a déclaré qu’en ce moment même, il y a une discussion très vigoureuse sur le Technoparc au sein de la ville de Montréal.

C’est ainsi que s’est terminée cette table ronde du Sierra Club, le chef Ross Montour ayant eu le dernier mot en soulignant encore une fois que tous les niveaux de gouvernement – fédéral, provincial et municipal – n’avaient pas exercé leur devoir de consultation.

« Cela met les gouvernements municipaux, provinciaux et fédéraux sous un mauvais jour”, a-t-il déclaré. “C’est horrible ce qui a été fait au nom du progrès, du développement ».

‘En ce moment, ce qui s’y passe est très dévastateur.’

Jim Harris

Le chef Montour a aussi insisté sur le fait que les gouvernements ont la responsabilité de partager cette « rivière de la vie ». Toutes les autorités, « doivent faire leur possible – l’environnement l’exige ».

Image d’entête : Marais du Technoparc, par Ilana Block
Autres images : Ilana Block, sauf indication

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Patrick Barnard - WestmountMag.ca

Patrick Barnard est membre du conseil d’administration de la Coalition verte, un groupe environnemental non partisan à Montréal. Il est également rédacteur en chef du blog vidéo The Pimento report/Le Piment et journaliste indépendant. Il a travaillé par le passé pour CBC Radio, Radio Netherlands et Dawson College où il a enseigné la littérature anglaise. Il est également l’un des 20 environnementalistes et experts du transport qui ont signé une lettre ouverte à Montréal demandant la fin du REM.

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