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Zones déroutantes
déjante les préconceptions

Une autre plongée dans le creuset de la créativité à Tangente

Par Luc Archambault

Une autre semaine, une autre plongée profonde au sein de l’atmosphère hautement créative de Tangente. Cette semaine, selon la norme adoptée cette saison, trois chorégraphies : 5 minutes pour que je te dise, créée et interprétée par Barbara Kaneratonni Diabo ; Habiter, créée par Katia-Marie Germain et interprétée par Katia-Marie Germain et Marie Gabrielle ; finalement Closer, créée par Karen Fennell et Nikki Forest, interprétée par Karen Fennell et Maxine Segalowitz.

La première pièce, 5 minutes pour que je te dise, fait partie de la programmation Printemps autochtone d’Art 3, présentée par la compagnie théâtrale autochtone Ondinnok (du célèbre artiste Yves Sioui Durand et son Porteur des peines du monde). Pendant tout le mois d’avril, des artistes autochtones présenteront des spectacles en levée de rideau un peu partout à Montréal. C’est donc dans le cadre de cette initiative que Tangente a invité l’artiste Mohawk de Kahnawake Barbara Kaneratonni Diabo à monter sur sa scène.

La pièce de cette dernière est hautement symbolique. Quatre chandelles sont placées en cercle au sol, avec des branches éparpillées entre elles. L’artiste allume ces chandelles et entreprend sa performance, telle une transe. Avec en arrière-plan des photos d’autochtones projetées sur un écran au fond de la scène, l’effet absolu est d’une puissance incroyable. Ce qui l’aurait rendu encore plus forte aurait été l’addition de tambours et de chants mohawks. Ce qui l’aurait approché de la perfection aurait été de l’étirer jusqu’à une durée d’environ trente minutes car cette incarnation sur scène, d’une telle force, en aurait été certes digne. Cette interprète possède un charisme et une profondeur expressive d’une extrême rareté.

Cette interprète (Barbara Kaneratonni Diabo) possède un charisme et une profondeur expressive d’une extrême rareté.

Bien entendu, les prémisses du programme se fondent sur la brièveté des pièces. Mais celle-ci possède tout le potentiel pour être étirée en longueur. Et, comme dernier point soulevé, je suis persuadé qu’une prise de position plus politique de la part de cette artiste Mohawk de Kahnawake aurait été fort bienvenue, ne fusse qu’au niveau des photos en arrière-plan. Mais, ces quelques réseves mises à part, je ne pourrais mettre plus d’emphase sur l’intensité et l’imagerie de cette chorégraphie. Elle est bestiale, d’une fraicheur et d’une force sans pareilles. Une pure merveille. Bravo !

La seconde pièce, Habiter, évoque en moi des images d’un chef-d’œuvre de Vermeer, tout en ombres. Elle consiste en des flashs de lumière, coupant l’obscurité opaque, illuminant une table autour de laquelle sont assises les deux interprètes. Hautement ritualisé, plus une série d’instantanés qu’une série de mouvements, il s’agit ici d’une chorégraphie avec un haut niveau de complexité. D’une durée de près de quarante minutes, celle-ci prend rapidement une tournure plus que méditative.

‘La seconde pièce, Habiter, évoque en moi des images d’un chef-d’œuvre de Vermeer, tout en ombres.’

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© Olivier-Desjardins

Avec seulement de mineures variations de posture entre chaque moment révélé par les flashs d’éclairage, la réalité s’effrite et s’affuble d’une complexité fragmentée, digne d’une esthétique cartoonesque. Ma seule réserve vis-à-vis cette chorégraphie est l’abandon de la rigidité des postures et l’introduction de mouvements vers la fin de celle-ci. J’aurais en effet préféré que l’immobilité des corps persiste tout au long de la pièce. Mais peut-être ai-je rêvé ou fantasmé ces mouvements à cause de la haute teneur d’induction de transe que porte cette œuvre. Fascinante, c’est le moins que l’on puisse en dire.

La dernière pièce, Closer, est l’une des plus expérimentales qu’il m’ait été donné le plaisir de voir à Tangente. Il s’agit ici d’une exploration de l’espace, tant objective que subjective, de longueur d’ondes et de réalité fluidique. Au travers de celle-ci, les chercheuses, plus que de simples interprètes, semblent en quête d’une réalité d’outre-monde, quasi extra-terrestre. L’une déambule sur scène équipée d’un appareil détectant les ondes, qui génère des sons bizarres, l’autre, derrière une feuille de plastique translucide, convulse et bouge comme sous l’influence d’une crise de rage. Tout ceci, alors qu’une troisième filme le tout à l’aide d’une caméra vidéo subjective, capturant tous ces mouvements dont les images sont projetées sur un écran en fond de scène.

‘Closer… une des plus expérimentales qu’il m’ait été donné le plaisir de voir à Tangente… une exploration de l’espace, tant objective que subjective, de longueur d’ondes et de réalité fluidique.’

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© Nikki-Forrest

La seule faiblesse de cette chorégraphie réside dans l’apparente mièvrerie de l’intensité. J’aurais aimé pour ma part entendre résonner des cris tout au long de cette pièce. Beaucoup plus de folie, de confusion, de perte de contrôle. Ce manque d’impact émotif laisse le spectateur avec une impression de distanciation rationnelle, un plongeon dans l’abstraction, tel que promis certes, mais où réside trop d’abstraction et où se pointent la froideur et la distance. Nonobstant cette réserve, il s’agit ici d’une pièce sublime, jouée de façon maîtrisée par les interprètes. Cette équipe sera sur ma liste d’artistes à surveiller pour les années à venir. J’attends avec impatience leur prochaine œuvre.

Zones déroutantes répond donc aux objectifs initiaux, déjantant toutes les préconceptions. Ce spectacle fait éclater les limites de la danse contemporaine en brouillant les frontières entre la performance et la chorégraphie, entre l’immobilité et le mouvement, entre l’évocation poétique et la narration brute de faits concrets.

Tangente fait relâche jusqu’au 27 avril, question sans doute de laisser le temps à son public de digérer tant d’abstraction. Le prochain spectacle, Résonnances virtuelles, compte donner corps aux technologies virtuelles par le biais de visions futuristes de l’humanité. J’en tremble déjà.

Image d’entête: Olivier-Desjardins


Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault
Écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, il revient s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.


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