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Une levée de boucliers
contre le projet Medicom

Le projet de développement d’Aéroports de Montréal constitue une grave menace pour l’écosystème local

Par Patrick Barnard et Richard Swift

11 août 2021

Traduit de l’anglais

La colère gronde à Montréal, provenant de ce que beaucoup considèrent comme une grave menace pour un écosystème local, de l’utilisation de fonds publics, de décisions douteuses du gouvernement fédéral et d’une entreprise locale de produits médicaux qui se présente comme pro-environnementale.

Il est temps de s’arrêter, de regarder et de comprendre ce qui se passe réellement, car des difficultés réelles se révèlent si on observe les détails du projet.

Le projet du groupe montréalais Medicom d’installer une usine de fabrication de masques médicaux sur un terrain appartenant au gouvernement fédéral, connu sous le nom de « champs des papillons monarques », au nord de l’aéroport de Montréal, a provoqué une tempête de protestations, notamment parce que l’entreprise recevra une subvention de 29 millions de dollars des contribuables canadiens en vue de soutenir le projet.

Prairie du Technoparc - Image : Jim Harris

Champs des papillons monarques – Image : Jim Harris

Les groupes environnementalistes, les citoyens et les journalistes sont stupéfaits : des fonds publics utilisés sans aucune justification qui nuisent à l’environnement. La situation est d’autant plus compliquée car le gouvernement canadien est propriétaire des champs de papillons mais il les loue à l’autorité aéroportuaire de Montréal – Aéroports de Montréal (ADM). ADM n’est pas propriétaire de ces terres, mais souhaite désespérément les utiliser dans le cadre d’un projet plus vaste de développement de l’aéroport, le tout sur des terres publiques dont la valeur environnementale est plus élevée que jamais en raison de la crise climatique mondiale.

Les groupes environnementalistes, les citoyens et les journalistes sont stupéfaits par ce qu’ils voient : des fonds publics utilisés sans aucune justification qui nuisent à l’environnement.

Une succession de reportages dans la presse cet été, en français et en anglais, a atteint son point culminant les 23 et 24 juillet 2021, lorsque Sarah Leavitt de la CBC a présenté un reportage dans l’émission de télévision The National intitulé The 10-day international effort to save monarch butterflies (Campagne internationale de 10 jours pour sauver les papillons monarques.

Mme Leavitt a longtemps suivi le sort du monarque, elle était donc bien au courant de la campagne internationale de préservation. De plus, il y a deux ans, Montréal a été la première ville canadienne à recevoir le statut OR de Communauté amie des monarques, une initiative de la National Wildlife Federation des États-Unis visant à restaurer et protéger l’habitat des monarques sur toute la longueur du corridor emprunté par le papillon, dont Montréal fait partie intégrante.

La séquence télévisée du National montrait la journaliste Leavitt marchant dans les champs des monarques de Montréal avec Katherine Collin, de Technoparc Oiseaux, le groupe d’ornithologie qui a attiré l’attention de la population montréalaise sur le précieux système intégré de zones humides au nord de l’aéroport. Leavitt et Collin échangèrent des propos en marchant :

Sarah Leavitt: « Comment vous sentez-vous lorsque vous voyez ces papillons – j’en ai vu un à l’instant – qui volent autour de vous ? »

Katherine Collin: « C’est une expérience d’émerveillement. Je suis impressionnée par le long trajet que les papillons Monarques font pour venir du Mexique à Montréal… C’est très troublant pour nous de voir qu’un tel projet puisse aller de l’avant sur un site où nous avons observé tant de papillons monarques. »

Tagged monarch butterfly

Papillon monarque étiqueté – Image : © Derek Ramsey / derekramsey.com

Collin évoquait le cycle migratoire ardu de quatre générations qui part du Mexique, remonte la côte est jusqu’à l’Ontario et la région de Montréal, puis redescend vers le sud. Au cours des trois dernières années, Technoparc Oiseaux a participé au programme de marquage MonarchWatch, mené par l’Université du Kansas. En 2019, le groupe d’ornithologues a étiqueté 25 monarques, en 2020 50, et en 2021 « nous espérons en étiqueter 100 », déclare Collin. Les papillons fréquentent les champs de monarques, où l’on trouve plusieurs milliers de plants d’asclépiade, la nourriture exclusive de l’extraordinaire monarque.

‘Montréal a été la première ville canadienne à recevoir le statut OR de Communauté amie des monarques, visant à restaurer et protéger l’habitat des monarques sur toute la longueur du corridor emprunté par le papillon, dont Montréal fait partie intégrante.’

Voilà donc le décor de cet écodrame montréalais : le territoire, le papillon et l’asclépiade.

Une remarque additionnelle. Il y a bien eu une consultation sur le projet, mais elle a été menée par ADM, elle-même une partie intéressée, sous l’égide de l’Agence fédérale d’évaluation d’impact du Canada (AIEA). Et les citoyens ne l’ont appris que parce qu’ils ont adressé une demande d’information directement à Medicom ; jusqu’alors, aucune information sur le processus de consultation n’a été communiquée au public.

Les champs de papillons monarques constituent une zone renaturalisée, autrefois partie d’un terrain de golf. Une grande partie de l’asclépiade se trouve dans un territoire rectiligne, mais la construction du bâtiment proposé n’est prévue que dans la partie nord de la zone. Ce petit détail de localisation exacte est un élément important.

Sur le site officiel de lAgence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC), ADM a annoncé son projet : « Aéroport international YUL Montréal-Trudeau – Construction d’un bâtiment industriel pour produire du tissu non tissé pour masques chirurgicaux… Meltech Innovation Canada (une filiale manufacturière nouvellement créée de Medicom) prévoit la construction d’un bâtiment industriel sur la partie nord du lot 5 599 104, situé sur le chemin de l’Aviation à l’aéroport international YUL Montréal-Trudeau. »

Ce qui suit dans l’annonce est la description clé qui argumente et justifie cette construction projetée : « il n’y a aucune zone humide, aucun cours d’eau, aucune espèce ou habitat sensible ni aucune zone protégée sur le site. »

Comment ce constat est-il possible ? Pour le savoir, les citoyens doivent remonter la piste des documents existants…

‘Il y a bien eu une consultation sur le projet, mais elle a été menée par ADM, elle-même une partie intéressée, sous l’égide de l’Agence fédérale d’évaluation d’impact du Canada (AIEA) et aucune information sur le processus de consultation n’a été communiquée au public.’

En raison de la levée de boucliers, ADM a décidé de faire deux gestes : 1. prolonger la consultation d’un mois, jusqu’au 24 août 2021 ; et 2. rendre publique son étude environnementale le 2 août 2021.

Monarch butterfly on milkweed

Monarch butterfly on milkweed – Image: Fritz Flohr Reynolds via StockPholio.net

Le 8 août 2021, Technoparc Oiseaux a publié un communiqué critiquant l’analyse environnementale réalisée pour ADM : « L’étude actuelle semble étonnamment incomplète et repose principalement sur une étude non publiée réalisée pour ADM en 2019 par WSP [une société de services d’ingénierie]. Parmi les autres lacunes de l’étude actuelle : les études sur les oiseaux sont incomplètes, les espèces indicatrices des zones humides n’ont pas été documentées de manière approfondie et le rapport qualifie l’espace vert vital des champs de monarque de « terrain en friche. »

Notre propre lecture de l’étude confirme fortement l’avis de Technoparc Oiseaux.

Le titre du document est Ecological Study Chemin de l’Aviation Development (Dorval)Étude écologique de l’aménagement du Chemin de l’Aviation (Dorval). Ce qui frappe d’emblée, c’est l’agencement rhétorique des informations. Aux pages ii et 17, la même série de dix observations, essentiellement négatives, est répétée mot pour mot tant dans le résumé que la conclusion.

L’objectif est clairement de déprécier la valeur du territoire en répétant mot pour mot ce catalogue de déficiences. Ainsi, moins les champs sont décrits comme ayant une valeur biologique, plus il est justifié d’y construire une usine.

La liste débute par l’observation que le territoire est « caractérisé par un historique d’activités anthropiques ». En d’autres termes, les êtres humains ont utilisé ces terrains dans le passé d’une manière – en jouant au golf – qui diminue leur importance en tant qu’environnement naturel. Bien qu’il y ait des zones humides à proximité, elles ne se trouvent pas exactement sur le site.

‘Technoparc Oiseaux a publié un communiqué critiquant l’analyse environnementale réalisée pour ADM : « L’étude actuelle semble étonnamment incomplète et le rapport qualifie l’espace vert vital des champs de monarque de « terrain en friche. ».’

Mais les champs de monarques font partie d’un système intégré aux zones humides riveraines. On ne peut donc pas prétendre que les zones humides situées à proximité ne sont pas pertinentes, d’autant plus que l’infiltration d’eau est un problème explicitement mentionné dans le document.

Dans le troisième point du résumé et de la conclusion, les champs de monarques sont décrits comme un « terrain vague » – une caractérisation dédaigneuse, relevée par Technoparc Oiseaux, qui permet clairement de conclure qu’aucun dommage ne sera causé par la construction d’une installation industrielle sur ces champs. Le sixième point souligne que « le site n’est généralement pas propice à la présence d’espèces menacées. Les visites n’ont pas non plus révélé la présence d’espèces menacées ». Et le huitième point affirme catégoriquement que « Le site ne présente pas les qualités d’un habitat critique pour le papillon monarque ».

Ce sombre tableau se termine par le constat que « le site n’est proche d’aucune aire protégée et, de plus, contient des espèces exotiques envahissantes ». Cette réalité, soit dit en passant, prévaut dans tous les espaces naturels que l’on trouve dans le sud du Québec, mais la simple observation, avec les mots « espèces envahissantes », comporte une connotation négative.

La partie de l’étude intitulée « Papillon monarque » – section 3.8 – comporte une série de remarques qui détournent systématiquement l’attention du sujet. Tout d’abord, la description utilise le mot « site » qui, dans les termes de référence de l’étude, se réfère uniquement à la petite zone nord de la construction prévue et non au cadre plus large et écologique où se trouvent plusieurs milliers de plants d’asclépiades. D’où l’observation : « le site ne présente que quelques asclépiades communes ». [accentué par l’auteur]

L’analyse fait une allusion discrète à la crise du monarque – « Un déclin de plus de 50 % (de la population de monarques) a été enregistré au cours de la dernière décennie » – tout en soulignant que le problème « auquel cette espèce est confrontée… concerne principalement son hivernage au Mexique et en Californie. » L’attention est ainsi détournée de Montréal, alors que cette ville a reçu le statut « Or » précisément parce qu’elle fait partie du corridor de transit du papillon.» Pourtant le document absoue la ville en soulignant que les aires de repos du monarque « sont situées principalement en Ontario » – tout en concédant qu’il y a aussi des aires de repos au Québec, bien que de moindre importance que l’Ontario ».

‘Medicom n’a toujours pas pris de décision quant à l’opportunité d’implanter son usine sur les champs de papillons monarques et la compagnie semble sincèrement surprise par la réaction du public.’

Un tel bilan permet d’avoir une vue d’ensemble dépréciative : « La situation géographique du site, son histoire et la faible présence d’asclépiades ne fournissent aucun attribut d’habitat vital. »

Tout cela conduit au point culminant du résumé : « En conclusion, aucune espèce menacée, aucun habitat sensible ni aucune zone protégée ne se trouve dans la zone de construction. »

Les écologistes locaux ont fait remarquer que cette étude et son approche d’évaluation « sont largement obsolètes » en raison de leur incapacité à apprécier l’importance de la fragmentation de l’écosystème, l’effet bénéfique anti-îlot de chaleur du terrain existant, la liste très sommaire des espèces animales mentionnées, la zone limitée examinée et l’absence de mention d’espèces essentielles telles les campagnols qui alimentent de nombreux prédateurs, y compris le hibou des marais, une espèce menacée.

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Hibou des marais – Image : Sumeet Moghe, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Medicom n’a toujours pas pris de décision quant à l’opportunité d’implanter son usine sur les champs de papillons monarques. Il existe de nombreux sites alternatifs disponibles en dehors de ce système de zones humides et la compagnie semble sincèrement surprise par la réaction du public. Lors d’une visite du site avec Technoparc Oiseaux à la mi-juillet, les responsables de Medicom se sont montrés beaucoup plus intéressés par les commentaires sur l’environnement que les gens d’ADM, qui ont réitéré de manière assez catégorique leur détermination à développer toutes les terres appartenant au gouvernement fédéral au nord de l’aéroport, à l’exception d’une modeste réserve.

La superficie totale de la zone humide et du système riverain est, en fait, de 200 hectares. C’est pourquoi la Coalition Verte de Montréal, en collaboration avec l’ex-ministre de l’environnement du Québec Clifford Lincoln, a officiellement demandé au cabinet fédéral de faire de toute la partie appartenant au gouvernement fédéral (environ 75%) une réserve faunique nationale. Technoparc Oiseaux et la Coalition verte sont convaincus que l’usine Medicom, si elle se réalise comme prévu, sera la première étape d’un acte de destruction environnementale beaucoup plus important. À la fin de 2020, les fonctionnaires fédéraux ont assuré à la Coalition verte, lors de discussions privées, qu’il n’y aura pas de développement à cet endroit. Cette assurance était trompeuse.

Le Canada, le Québec et Montréal ont déjà perdu 90 % de leurs zones humides urbaines. Au mois d’août de cette année, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a lancé un sévère avertissement au monde entier. Dans le contexte écologique, politique et social actuel, les terres re-naturalisées revêtent une importance plus grande que jamais. Elles ne sont pas marginales et sont au cœur de l’histoire humaine. Le fléau de la fragmentation nous a fait perdre ces 90%, nous devons donc travailler sans relâche pour empêcher que la même chose arrive aux 10% restants.

‘… le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a lancé un sévère avertissement au monde entier. Dans le contexte écologique, politique et social actuel, les terres re-naturalisées revêtent une importance plus grande que jamais.’

Le rapport du GIEC indique très clairement que l’approche consistant à faire comme si de rien n’était des questions écologiques doit cesser. Rien qu’à l’été 2021, nous avons assisté à des incendies de forêts allant de la mer Égée à l’ouest de l’Amérique du Nord, ainsi qu’à des inondations sans précédent qui ont noyé des centaines de personnes de l’Europe à l’Inde. Le seuil de 1,5 degré centigrade fixé pour ralentir le changement climatique menace d’être dans le rétroviseur au moment de la publication du prochain rapport du GIEC.

Stephen Cornelius, conseiller principal sur le changement climatique au World Wildlife Fund, n’est pas optimiste : « C’est une évaluation sombre de l’avenir effrayant qui nous attend si nous n’agissons pas. Alors que le monde est au bord de l’irréversible, chaque fraction de degré de réchauffement compte pour limiter le danger. »

Le WWF a mené une campagne intensive pour protéger le monarque et son habitat. La petite parcelle d’espace vert de Montréal connue sous le nom de champs de monarques est une partie de l’habitat de ce papillon que, par hasard géographique, nous, Montréalais, avons le devoir de préserver. Bien que certaines des menaces qui pèsent sur notre écosystème soient évidentes (on pense aux pipelines des sables bitumineux), la plupart sont plus graduelles et pernicieuses – des milliers de petites décisions de développement prises au nom du profit et de la commodité s’ajoutent à la perte d’espaces verts, à la destruction des zones humides et à la perte d’habitat. Et, bien sûr, l’augmentation de la température qui en découle. Par conséquent, un rapport affirmant qu’il ne s’agit pas d’un habitat naturel de premier choix (en utilisant l’expression « terrain en friche », elle-même discutable sur le plan environnemental) n’est en fait qu’une excuse de plus pour continuer à faire comme si de rien n’était.

Lorsque la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a décidé d’acheter 140 hectares de prairies humides à l’extrémité ouest de l’île de Montréal, elle l’a fait parce que son administration a reconnu la grande valeur de ces terres restées en friche. L’achat de ces prairies a jeté les bases du nouveau Grand parc de l’Ouest à Montréal.

Un effort similaire s’impose au nord de l’aéroport de Montréal, dans ce qu’on appelle génériquement les terrains du Technoparc. Le gouvernement fédéral en possède la majeure partie, il devrait donc faire ce qu’il faut là où ça compte.

Les champs de papillons monarques sont une partie essentielle de notre patrimoine et le mouvement de protestation qui les entoure maintenant est un signe que les citoyens, les journalistes et les activistes sont conscients de la crise à laquelle nous faisons face localement et globalement.

‘Bien que certaines des menaces qui pèsent sur notre écosystème soient évidentes, des milliers de petites décisions de développement prises au nom du profit et de la commodité s’ajoutent à la perte d’espaces verts, à la destruction des zones humides et à la perte d’habitat.’

Ce mouvement de protestation concerne les champs de papillons monarques mais aussi l’ensemble de la situation de l’île de Montréal. La protestation devrait mener à l’espoir… si les décideurs écoutent.

Les élections sont dans l’air, alors nos décideurs devraient garder en tête la devise du Québec : « Je me souviens ».

Avis : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions de WestmountMag.ca ou de ses éditeurs.

Image d’entête : James Wheeler – Pexels

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Patrick Barnard - WestmountMag.ca

Patrick Barnard est membre du conseil d’administration de la Coalition Verte.

 

 

Richard Swift

Richard Swift est auteur et collaborateur au magazine New Internationalist d’Oxford, dans le Royaume-Uni.

 

 



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