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Les Premières Nations
s’opposent à la séparation

La crise référendaire albertaine met à nu les fragiles bases coloniales du Canada

Par Irwin Rapoport

28 mai 2026 • Traduit de l’anglais

La plus récente offensive de l’Alberta en faveur d’un référendum sur la séparation vient de se heurter à une limite juridique et morale incontournable : les droits issus des traités conclus avec les Premières Nations. Le 12 mai, la juge Shaina Leonard, de la Cour du Banc du Roi de l’Alberta, a annulé l’approbation d’une pétition d’indépendance clé, concluant que le directeur général des élections avait commis une erreur de droit en ignorant une décision antérieure selon laquelle la séparation violerait les droits issus des traités, et en manquant à son obligation de consulter les Premières Nations. Pour l’heure, les tribunaux ont fait ce que la classe politique s’est refusée à faire : tracer une ligne claire autour des terres visées par les traités et rappeler qu’un plébiscite provincial ne suffit pas à en effacer la portée.

Les tribunaux ont fait ce que la classe politique s’est refusée à faire : tracer une ligne claire autour des terres visées par les traités et rappeler qu’un plébiscite provincial ne suffit pas à en effacer la portée.

Ce précédent dépasse largement le seul cas albertain. En 1995, alors que les nationalistes québécois se préparaient à demander aux électeurs si la province devait devenir souveraine, la Nation crie et les Inuits du Nord‑du‑Québec ont tenu leurs propres référendums et voté massivement pour demeurer au sein du Canada. Leur message, à la fois simple et explosif, était le suivant : si le Canada est divisible, le Québec l’est aussi; les frontières provinciales ne peuvent être redessinées au mépris de nations autochtones qui n’ont jamais consenti à partir. Chaque débat canadien sur « l’indépendance » ou la « séparation », qu’il se déroule en Alberta ou au Québec, a lieu sur des terres d’abord arrachées aux Premières Nations et aux Inuits par la conquête, la maladie, des traités imposés et des fictions juridiques.

Dans ce contexte, la querelle, en apparence technique, sur la formulation de la question référendaire albertaine change complètement de nature. Les partisans d’un Canada indissoluble et les promoteurs de l’indépendance ne se disputent pas seulement sur des nuances de vocabulaire : ils tentent de cadrer un vote portant sur un territoire dont le statut juridique est déjà borné par les traités et les droits autochtones. Le gouvernement de Danielle Smith, à la tête du Parti conservateur uni, s’est engagé à inscrire une question sur la séparation au bulletin de vote du 19 octobre, mais les jugements successifs, les contestations des Premières Nations et des mois de manœuvres laborieuses ont mis en lumière à quel point ce projet demeure fragile, tant sur le plan juridique que sur le plan politique.

Cette fragilité est apparue au grand jour lors d’une réunion du comité tenue le 20 mai pour examiner l’initiative Forever Canadian, lancée par l’ancien député provincial et ex‑vice‑premier ministre Thomas Lukaszuk. La séance a tourné au fiasco lorsque la présidence conservatrice a mal mené les travaux et laissé circuler prématurément une déclaration sur l’issue des délibérations, sapant la crédibilité du comité. Ce qui aurait dû être un examen de routine s’est transformé en mini‑crise parlementaire, signe précoce que la simple mécanique nécessaire pour inscrire un référendum au bulletin de vote est tout sauf triviale.

La question de savoir qui rédige la question

Sous le chaos procédural se cache en réalité une bataille serrée autour de la formulation même de la question référendaire. La pétition de Lukaszuk soutient une formule en apparence innocente : « Êtes‑vous d’accord pour que l’Alberta demeure au sein du Canada? » Cette formulation, privilégiée par les forces fédéralistes, présente le vote comme un choix en faveur de la continuité plutôt que de la rupture, ce qui oblige les séparatistes à défendre activement l’idée de quitter la fédération. En face, l’Alberta Prosperity Project propose une question plus directe et plus provocatrice : « Êtes‑vous d’accord pour que la province de l’Alberta cesse de faire partie du Canada afin de devenir un État indépendant? » Ici, l’indépendance devient l’acte affirmatif, tandis que le maintien au sein du Canada est recadré comme un simple statu quo qu’il faudrait expressément rejeter.

‘Les partisans du fédéralisme, comme ceux de l’indépendance pure et simple cherchent à encadrer un vote portant sur un territoire dont le statut juridique est déjà balisé par les traités et les droits autochtones.’

Ces questions rivales, ainsi que le tumulte politique qui les accompagne, ont été largement médiatisées, notamment les menaces de certains militants séparatistes d’évincer la première ministre Smith si son gouvernement ne soumet pas une question d’indépendance « pure ». Le noyau dur des séparatistes albertiens — peut‑être 400 000 personnes sur un électorat d’environ 3 millions — est manifestement déterminé, mais demeure une minorité bruyante dans une province où les sondages indiquent encore qu’une majorité de résidents favorise le maintien au sein du Canada. Même si les obstacles législatifs et procéduraux étaient levés, un référendum confirmerait vraisemblablement que l’Alberta est loin d’un véritable consensus en faveur de la rupture.

Pour comprendre la position des nations autochtones dans ce débat, il est utile de rappeler certains aspects moins connus du référendum québécois de 1995. Dans les jours précédant le scrutin du 30 octobre, la Nation crie a tenu son propre plébiscite, le 24 octobre, demandant à sa population si elle consentait à être soustraite au Canada advenant une victoire du « oui » au Québec. La réponse a été sans équivoque : plus des trois quarts des Cris admissibles ont voté, et 96,3% ont choisi de demeurer au sein du Canada. Le grand chef Matthew Coon Come déclarait alors à Montréal : « Nous ne serons pas séparés du Canada. Nous avons retiré notre consentement. Le message est clair : nous ne partirons pas. »

La géographie rendait cette position impossible à ignorer. Les territoires traditionnels des Cris, des Inuits et des Innus couvrent plus des deux tiers de la superficie du Québec, y compris la vaste région de l’Ungava et les zones limitrophes du Labrador. Dans un référendum distinct, les Inuits ont également rejeté la souveraineté du Québec à une large majorité, réitérant un résultat similaire à celui obtenu en 1980. Ces votes n’ont pas empêché la tenue du référendum québécois, mais ils ont conféré un poids politique et moral supplémentaire à l’argument selon lequel le Québec ne pouvait pas simplement s’en aller tout en conservant intactes ses frontières actuelles.

Le discours du grand chef Coon Come était sans concession. Toute tentative d’un Québec souverain de soustraire Eeyou Istchee au Canada, affirmait‑il, reviendrait à « détourner un peuple entier et ses terres ». Il évoquait la possibilité de contester en justice la propriété des barrages d’Hydro‑Québec et soutenait qu’Ottawa serait, en vertu de la Constitution, tenu de protéger les droits des Premières Nations si le Québec cherchait à faire sécession à ses propres conditions. Le débat sur la partition, déjà présent dans des ouvrages comme Partition : The Price of Quebec’s Independence de William Shaw et Lionel Albert, a pris une nouvelle ampleur à partir du moment où les nations autochtones ont affirmé leur propre droit de rester au sein du Canada.

‘Les chefs et les dirigeants autochtones rappellent que l’ensemble de l’Alberta se trouve sur des terres visées par des traités, et que toute tentative de modifier le statut constitutionnel de la province sans leur consentement violerait les ententes solennelles conclues entre les Premières Nations et la Couronne.’

Cela est d’autant plus important qu’une grande partie de ce que l’on appelle au Canada les « terres de la Couronne » constitue en réalité un territoire contesté, faisant l’objet de revendications et de négociations continues avec les Premières Nations et les Inuits. Les non-Autochtones aiment parler de « nos » terres de la Couronne et de « nos » peuples autochtones, mais, en vérité, nous sommes des colons vivant sur les territoires d’autrui, souvent sans leur consentement libre, préalable et éclairé. Nous bénéficions chaque jour des richesses naturelles et de la profondeur stratégique que cette terre spoliée procure, tandis que les communautés autochtones continuent de faire face à la pauvreté, aux déplacements et à la discrimination systémique.

Reconnaître cette réalité devrait transformer notre manière d’envisager les référendums sur l’indépendance. Plutôt que de les considérer uniquement comme des bras de fer entre Ottawa et une capitale provinciale, il faut admettre que plusieurs souverainetés imbriquées sont en jeu. Les nations autochtones ne sont pas de simples groupes d’intérêt à consulter en périphérie; ce sont des peuples détenteurs de droits, dont les traités, les garanties constitutionnelles et les droits inhérents à l’autodétermination encadrent et limitent ce que les provinces et le gouvernement fédéral peuvent légitimement décider. C’est pourquoi les référendums cris et inuits au Québec, tout comme les contestations judiciaires en Alberta, ne constituent pas des épisodes annexes, mais bien des éléments centraux de cette histoire.

Cela signifie aussi qu’une véritable justice ne peut se réduire ni à une reconnaissance symbolique ni à un partage marginal des revenus. Les vastes étendues de terres de la Couronne, faiblement peuplées, pourraient en principe être restituées à la propriété autochtone ou placées sous une gouvernance assumée par les peuples autochtones, sans entraîner le déplacement des communautés existantes. Un Canada aux frontières rétrécies, partageant le continent avec plusieurs entités autochtones — Premières Nations et Inuits — dotées d’une autonomie gouvernementale et liées à la fédération sous diverses formes, n’a rien d’invraisemblable. Les traités modernes, les ententes sur les revendications territoriales et les accords d’autonomie gouvernementale tracent déjà cette voie.

Cet article ne peut qu’effleurer la surface des nombreux enjeux non résolus issus de siècles de dépossession. Pourtant, alors que l’Alberta affronte les conséquences de sa tentative avortée de référendum sur l’indépendance, un fait demeure : nous vivons, travaillons et votons sur des terres volées. Toute conversation sérieuse sur la séparation doit commencer par l’écoute des nations autochtones dont nous occupons les territoires, et par la reconnaissance qu’elles aussi — et non pas seulement les provinces et Ottawa — ont le droit de décider de leur propre avenir.


Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de WestmountMag.ca ou de ses éditeurs.


Image d’entête : Chris RobertUnsplash

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Irwin RapoportIrwin Rapoport est un journaliste indépendant et un militant communautaire de Westmount, titulaire d’un baccalauréat en histoire et en science politique de l’Université Concordia. Il écrit abondamment sur la politique locale, l’éducation et les enjeux environnementaux, et promeut un discours public éclairé ainsi que la démocratie locale à travers ses écrits et son activisme.

 



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