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Notre sacro-sainte liberté
est-elle déterminée ?

Penser contre son cerveau pour découvrir le réel et éviter la caricature de la certitude intellectuelle

Par Jean-Luc Burlone

Dès les grecs, le déterminisme était sur la sellette alors qu’Épicure écrivait à Mécène : « Quant au destin, que certains regardent comme le maitre de tout, le sage en rit. En effet, mieux vaut encore accepter le mythe des dieux que de s’asservir au destin des physiciens (i.e. des philosophes stoïciens). » Sans vouloir ni pouvoir trancher la question, ce texte rappelle quelques réflexions sur le débat.

Le déterminisme se définit comme un système où chaque évènement se déroule selon le principe d’une causalité infinie. Seuls le passé et les lois de la physique causent un évènement. Ainsi, chaque évènement a une cause et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Dit autrement, l’état d’un phénomène est déterminé par toutes les conditions antérieures et extérieures qui lui sont propres.

S’il faut reconnaître cette logique implacable, faut-il pour autant en faire un dogme universel ? Certes, les dieux ont toujours préféré l’ordre au désordre et de nombreux philosophes et scientifiques ont prêché le déterminisme. D’autres par contre l’ont contesté dont des philosophes qui positionnent l’homme comme un acteur en aparté de la nature et des scientifiques qui remettent en question l’existence d’une cause première en approfondissant la connaissance de la réalité.

Le déterminisme se définit comme un système où chaque évènement se déroule selon le principe d’une causalité infinie. Seuls le passé et les lois de la physique causent un évènement.

La connaissance infinie

Le démon de Pierre-Simon Laplace (1749-1827) est une expérience de pensée qui soutient l’argumentaire déterministe. L’idée est que si un être connaissait exactement tout ce qui se passe dans l’univers et ce, jusqu’au moindre petit mouvement de chaque particule et s’il pouvait analyser correctement toutes ces informations, alors il pourrait prédire avec une exactitude absolue tout ce qui va se passer partout dans l’univers jusqu’à la fin des temps.

Cet argument simpliste est toujours utilisé où le monothéisme facilite la conceptualisation d’un être omniscient, omniprésent et omnipotent. Un jeune penseur, Hadrien B. (1992-) a utilisé cet argument a contrario en questionnant le déterminisme du résultat d’une partie d’Échec ou de Go entre ce démon et un adversaire tout aussi omniscient que lui.

Ce démon pose néanmoins la possibilité d’un résultat nécessaire, qui ne peut pas être contingent. Même si cette expérience de pensée ne résiste pas à la réflexion, il demeure que tout effet a au moins une cause ; étant elle-même l’effet de causes antérieures et ainsi de suite à l’infini.

Il faut mettre de coté notre narcissisme pour reconnaitre que notre incapacité à analyser toutes les causes antérieures à un évènement limite notre capacité de prévoir. Tenant compte de cet argument, le dualisme de nombreux philosophes chrétiens a placé l’homme au-dessus de la nature, doué d’une âme et du libre arbitre.

L’homme révèle les attributs de Dieu

Dans la culture chrétienne, St-Augustin (354-430) est un des premiers à apporter l’argument classique pour le libre arbitre en répondant à la question de l’existence du mal. Ainsi, Dieu créa l’homme à son image et différent des autres créations de par la possession du libre arbitre. Doué de liberté, l’homme est donc la première cause de son action et responsable de ses conséquences.

‘Dans la culture chrétienne, St-Augustin (354-430) est un des premiers à apporter l’argument classique pour le libre arbitre en répondant à la question de l’existence du mal.’

De manière similaire, Thomas d’Aquin (1225-1274) accordait à l’homme le libre arbitre à l’évidence de sa différence avec les choses qui agissent sans jugement comme la pierre qui roule ou les êtres qui agissent par instinct comme l’herbivore qui fuit devant un prédateur.

L’homme, quant à lui, juge et décide selon sa connaissance et sa raison. C’est l’existence de cette dernière, qui permet le libre arbitre. Prêtre dominicain, Thomas d’Aquin jugeait hérétique l’idée que la nécessité impose l’action à l’individu car en éliminant le libre arbitre, la nécessité élimine le mérite de la bonne action.

René Descartes (1596-1650), bien connu pour son fameux cogito ergo sum (Discours de la méthode), conclu – avec une rigueur mathématique – à son existence après avoir douté de tout et cette certitude l’amène à concevoir Dieu et ses bienfaits. Avec Dieu à ses cotés, il identifie le libre arbitre à la volonté sans limites, soit la plus parfaite de toutes les facultés données par Dieu à l’homme.

Descartes écrit : « Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m’ait pas donné un libre arbitre ou une volonté assez ample et assez parfaite, puisqu’en effet je l’expérimente si ample et si étendue qu’elle n’est renfermée dans aucunes bornes […] il n’y en a aucune [autre faculté] si parfaite et si grande que je ne reconnaisse bien qu’elle pourrait être encore plus grande et plus parfaite. » Et il confirme son dualisme « […] l’âme de l’homme est entièrement différente du corps, si je ne l’avais déjà d’ailleurs assez appris ». (Méditations métaphysiques IV et VI)

Le dualisme de Descartes voit l’homme comme étant indépendant de son environnement et isolé du système de causalité qui gère les autres éléments de la nature. Cette séparation est possible grâce à l’âme qui, étant immatérielle et indivisible, apporte la liberté à l’homme qui est responsable de ses actes car « il n’y a pas d’âme si faible qu’elle ne peut pas acquérir un contrôle absolu sur les passions ». (Les passions de l’âme I)

‘Le dualisme de Descartes voit l’homme comme étant indépendant de son environnement et isolé du système de causalité qui gère les autres éléments de la nature.’

Baruch Spinoza (1632-1677) réfute le dualisme du corps et de l’âme ainsi que le libre arbitre de Descartes. Pour lui l’âme et le corps ne sont qu’une expression transitoire, un mode des attributs différents que sont la pensée et la matière. Ces deux attributs sont, parmi une infinité d’autres, des attributs de la substance unificatrice de Dieu.

Le Dieu de Spinoza est une substance infinie, conçue d’elle-même et par elle-même. Dieu ne crée pas la nature car cela impliquerait que la nature pourrait être autre alors qu’elle ne peut être qu’un attribut par lequel la substance de Dieu se révèle (Deus Sevi Natura). L’univers devient une énigme à découvrir. Einstein cherchait à unifier des lois de l’univers en accord avec le Dieu de Spinoza.

Comme Dieu est la cause première et fondamentale de tout ce qui existe (êtres, choses et évènements), le déterminisme de Spinoza est implacable « […] les hommes se croient libres pour la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par quoi elles sont déterminée ». (Ethique III, P2, Sco.)

Dans la Critique de la raison pure, Emanuel Kant (1724-1804) revient à la question classique de Descartes : qu’est-ce que l’on peut savoir avec certitude. Il aborde le sujet en définissant la métaphysique comme un ensemble de croyances invérifiables. Il critique la raison qui s’obstine à poser des questions métaphysiques qui ne pourront jamais être résolues car elles dépassent le pouvoir de raisonner et toute vérification empirique réaliste.

Kant sépare la connaissance atteignable, celle de la chose perçue (le phénomène) qui est analysée et comprise par la raison, de la connaissance non-atteignable, celle de la chose en soi (le noumène) qui soulève des questions à priori insolubles par la raison telles que : il y a-t-il une cause première ? le système des causes et des effets est-il infini ? sommes-nous libres ?

Kant répond à ces questions (p. ex. le libre arbitre) en analysant un mensonge, qui est un acte nécessairement conscient car il ne peut pas s’exécuter sans que l’individu exprime sa volonté de travestir une vérité qu’il connait. La question devient : peut-on blâmer le menteur si son mensonge (un phénomène observable) est entièrement déterminé ?

‘Dans la Critique de la raison pure, Emanuel Kant (1724-1804) revient à la question classique de Descartes : qu’est-ce que l’on peut savoir avec certitude.’

Un dualisme (différent de celui de Descartes) explique la réponse kantienne ; un scientifique concevrait le mensonge comme étant conditionné par des causes passées et le menteur serait non responsable alors qu’un juge moraliste percevrait le menteur comme étant la première cause de son mensonge et donc responsable de ses conséquences.

Ainsi, le loup ne peut être blâmé de manger l’agneau car c’est la loi de la nature mais on doit blâmer le voleur car l’homme n’est pas régi par les lois naturelles mais plutôt par la loi de la raison qui le guide vers le droit et la morale. C’est cette dernière qui encadre l’analyse des concepts métaphysiques et les rends intelligibles.

La science et l’incertitude

Les progrès scientifiques rendent les réflexions des penseurs occidentaux d’autrefois dépassées sous bien des aspects. La science moderne propose un univers non plus comme un contenant statique dans lequel les astres se meuvent et les hommes se questionnent mais comme une entité qui se crée et qui évolue constamment en conjonction avec tous ses éléments. Le dualisme n’est plus de mise.

Albert Einstein (1869-1955) et Isaac Newton (1642-1727) avant lui, ont professé leur foi en l’ordre de l’univers et il est difficile de contester de tels géants de la connaissance. Cependant, depuis que la théorie et les équations de la relativité (restreinte et générale) ont été corroborées par l’expérience, la science a révélé des situations où les résultats empiriques sont indéterminés, notamment près des trous noirs ou lors d’expériences quantiques.

La mécanique quantique, c.-à-d. le Modèle standard de la physique des particules qui étudie l’infiniment petit, classifie toutes les particules subatomiques et unit trois des quatre forces de l’univers : l’électromagnétisme, l’énergie nucléaire faible et la forte. La particularité bien discutée de ce modèle est que les particules subatomiques ne sont pas sujettes à une prédiction rigoureuse.

On ne peut pas prédire où les particules seront, ni à quel moment, ni leur trajectoire ou leur vitesse parce qu’elles n’ont pas de causes locales premières. Il faut souligner que ce n’est pas parce qu’on ne trouve pas ces causes mais simplement parce qu’elles n’existent pas et que la question n’a pas de sens. Comme si p. ex. on demandait ce qu’il y a au nord du Pôle nord.

‘… depuis que la théorie et les équations de la relativité (restreinte et générale) ont été corroborées par l’expérience, la science a révélé des situations où les résultats empiriques sont indéterminés…’

Il faut se rappeler que la prudence et l’humilité sont de mise en parlant de la mécanique quantique ; un de ses plus grands théoriciens, Richard Phillips Feynman (1918-1988) nous mettait en garde devant la prétention de comprendre cette nouvelle physique. Même le génial Einstein s’écria « Dieu ne joue pas aux dés ! » devant l’imprévisibilité des résultats quantiques.

On peut cependant comprendre que si une cause première est inexistante, ou si elle est ambivalente, il devient difficile de défendre la logique d’un déterminisme implacable et universel. Si exactement la même expérience se répète avec des résultats différents comment ne pas reconnaitre l’indéterminisme ?

Un chimiste, la bête noire des physiciens

La pensée d’Ilya Prigogine (1917-2003) réfute tant le dogme déterministe que celui du hasard comme le modus operandi de l’univers. D’une part, à la manière d’Einstein et de Spinoza, Prigogine refuse de considérer l’homme ex-nature « Le déterminisme ne saurait s’arrêter à la porte de notre cerveau, sinon on doit entrevoir l’être humain comme extérieur à la nature. »

D’autre part, à l’instar des théoriciens de la mécanique quantique, il constate que la matière se crée quand elle s’éloigne de son équilibre ; sa structure est alors définie par des modèles de probabilité et non plus par des lois déterministes.

Ses travaux sur les situations de non équilibre et d’instabilité ont conclu à l’existence d’une « […] voie étroite entre lois aveugles et évènements arbitraires ». Autrement dit, « Le hasard pur est tout autant une négation de la réalité et de notre exigence de comprendre le monde que le déterminisme. » (La fin des certitudes)

‘Il est remarquable comment de nombreux hommes exceptionnels ont été capables de questionner la nature et d’y extraire des lois tout à fait contre-intuitives…’

Loin de la facilité et encore plus loin de la certitude, Prigogine apporte une vision nuancée et corroborée par ses recherches, qui permet d’aborder la complexité et l’évolution de l’univers en reconnaissant la marque du déterminisme autant que la trace de l’aléatoire.

Il est remarquable comment de nombreux hommes exceptionnels ont été capables de questionner la nature et d’y extraire des lois tout à fait contre-intuitives, p. ex. : tout objet chute de la même manière ou tout objet, qui ne subit aucune force, suit un chemin rectiligne uniforme à l’infini (le principe d’inertie) ou encore que l’espace et le temps sont intriqués (si le temps se dilate, alors l’espace se contracte d’autant)…

Philosophe scientifique, Gaston Bachelard (1884-1962) apporte une explication à cette capacité anormal de l’être humain : « La pensée scientifique moderne réclame qu’on résiste à la première réflexion. C’est donc tout l’usage du cerveau qui est mis en question. Il faut penser contre le cerveau » (La Formation de l’esprit scientifique).

Image d’entête : Joe deSousa (Domaine public)

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Jean-Luc Burlone, Ms. Sc. Economie, FCSI (1996)
Analyse économique et stratégie financière • jlb@jlburlone.com
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Ce papier représente une très modeste reconnaissance envers tous les grands penseurs qui ont mis leur vie à réfléchir pour comprendre notre monde et notre place dans celui-ci. Leurs réflexions dépassent de beaucoup mon entendement qui n’en saisi que quelques lambeaux, lambeaux néanmoins utiles à mon évolution. Le 27 avril 2019. JLB


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