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C’est le début
d’un temps nouveau

Le numérique perturbe l’industrie alors que la robotique défie le marché du travail

Par Jean-Luc Burlone, M. Sc. Ecn. FCSI (1996)

Comme tout changement, le progrès technologique apporte son degré d’incertitude. Le luddisme du début du 19e siècle – alors que les premières machines remplacèrent le travail manuel des artisans – exprimait la crainte que la technologie ne condamne le travailleur au chômage permanent. Cette pensée persiste quoique les économistes aient démontré que le progrès technologique ne fait que modifier la composition du travail. En effet, les 30 glorieuses (de 1947 à 1973) furent l’âge d’or de la productivité du travail. Les progrès technologiques touchèrent principalement la mécanique, la chimie et l’aérospatial et valorisèrent le travailleur dont le revenu augmentait ponctuellement et qui pouvait consommer ou investir, contribuant ainsi à la croissance économique. Un cercle vertueux de croissance fonctionnait où la perte d’emplois à court terme était compensée à moyen terme par de nouveaux emplois dans de nouvelles industries en réponse à une nouvelle demande pour de nouveaux produits.

Il semble cependant peu probable que ce constat se répète de manière concluante aujourd’hui car déjà en 2013 et en dollar constant, le travailleur en usine gagnait 13% de moins qu’en 1973 alors que la productivité avait augmenté de 107%. La corrélation positive entre la croissance de la productivité et la rémunération du travail ne tient plus. La participation du travail par rapport à celle du capital comme facteur de production a diminué depuis la crise de 1973-74 et chute librement depuis l’an 2000. Parmi les divers facteurs (la mondialisation, le néo-libéralisme, le capital, le syndicalisme…) qui influent sur l’emploi, le progrès technologique ressort toujours comme un facteur déterminant.

Fondées en 1975 et en 1976, Microsoft et Apple sont en pleine croissance dans les années 80, une décennie marquée par l’innovation et le progrès des technologies de l’information. Les emplois dont la productivité dépend de l’habileté informatique de l’employé sont nettement valorisés par rapport aux autres emplois. La tendance s’accentue dans les années 90, stimulée par l’essor de l’internet au milieu de la décennie. L’importance de l’emploi dans le PNB des pays développés diminue rapidement dès le tournant du siècle alors que la technologie de l’information connaît une croissance phénoménale avec le numérique qui accroît la liberté des consommateurs, la productivité des entreprises et l’efficacité des gouvernements.

La participation du travail par rapport à celle du capital comme facteur de production a diminué depuis la crise de 1973-74 et chute librement depuis l’an 2000.

En codifiant en nombre tout signal électrique, textuel, sonore ou visuel, la technologie numérique simplifie et élimine l’ambiguïté de l’information en réduisant le nombre d’états que peut prendre une donnée à seulement deux états soit: vrai/faux ou 0/1. Jumelée aux microprocesseurs multicoeurs, qui offrent plusieurs unités de traitement en parallèle, la simplification binaire permet le traitement d’une quantité phénoménale de milliers d’exabites* de données (le big data), qui sont extraites des activités des gouvernements, des consommateurs, des entreprises ou des organisations. L’infonuagique alimente ces opérations par la puissance combinée de serveurs distants mais réunis en réseau. Les opérations sont alors exécutées en une période de temps réduite au possible.

L’efficacité du numérique crée de nouvelles capacités en matière de production, de distribution et de marketing dans de nombreux domaines allant du médical à la robotique. Les informaticiens et ingénieurs produisent maintenant : une imprimante 3D qui fabrique tissus et organes humains, un programme qui – transformé en langage ADN – modifie le comportement de cellules vivantes, une intelligence artificielle (IA) qui conduit des camions ou pilote des hélicoptères et un robot qui joue au tennis ou qui sert le client en magasin. L’IA apprend d’elle-même ; après avoir « brassé » les paramètres et les solutions connues d’un problème, elle fait rapidement les liens nécessaires avec les paramètres de problèmes sans solutions connues afin de les résoudre. L’apprentissage profond et automatique (deep learning) de l’IA donne des résultats équivalents à ceux de l’humain et son efficacité augmente avec la croissance du big data et de la vitesse d’exécution.

Qu’ils en soient conscients ou non, les cols-blancs comme les cols-bleus ont des emplois vulnérables au progrès technologique.

Cette efficacité permet le développement de plus en plus rapide d’algorithmes de plus en plus perfectionnés. Ces algorithmes peuvent être téléchargés simultanément sur un nombre quelconque de robots afin qu’ils agissent selon toutes les circonstances inhérentes à la tâche programmée. Après les robots inamovibles qui exécutent des tâches routinières dans nos usines, voici les robots capables d’exécuter des tâches non seulement routinières mais également prévisibles ou spécialisées comme celle de piloter un avion du décollage à l’atterrissage ou de découvrir un nouveau médicament par l’analyse de millions de données médicales. Qu’ils en soient conscients ou non, les cols-blancs comme les cols-bleus ont des emplois vulnérables au progrès technologique. L’évolution du domaine financier, où régnaient les relations humaines entre les divers intervenants du marché, est probante – de 50% à 70% des transactions boursières sont actuellement automatisées. Depuis l’an 2000, les vénérables State Street, Morgan Stanley et Bank of America remplacent 40% de leur personnel par une automatisation continuelle et mettent en marché leur conseiller financier robotisé. Il est intéressant de noter que plus de 30% du personnel de Goldman Sachs est formé d’ingénieurs en technologie.

On constate clairement l’émergence d’une nouvelle économie « numérique » où les biens sont immatériels mais d’une efficience bien réelle. L’internet et la numérisation de l’offre et de la demande permettent de nouvelles relations, induites par de nouveaux modes d’échange et de partage, qui élargissent, en s’y insérant, la définition même de la propriété privée. La donne numérique entraîne des changements sociaux profonds, possiblement annonciateurs d’une nouvelle culture apte à remplacer le désir ou le besoin de posséder des biens par la volonté de les partager. En modifiant l’offre, la demande ou les deux, le numérique pose de nouvelles menaces à l’industrie et crée de nouvelles possibilités d’affaires; menaces de perturbations imprévues pour les entreprises établies qui voient leur modèle d’affaires remis en question et des possibilités d’affaires insoupçonnées pour des startups qui prennent une part des marchés insatisfaits en quelques mois.

Il est intéressant de noter que plus de 30% du personnel de Goldman Sachs est formé d’ingénieurs en technologie.

Sans avertissement, l’offre et la demande du domaine de l’hôtellerie, du transport, de la finance, du divertissement, de l’emploi et de bien d’autres encore, se fragmentent à la recherche d’un nouvel équilibre. Simple, efficace et peu coûteuse, la plateforme Airbnb a numérisé les chambres disponibles dans 34 000 villes pour les vacanciers qui ne voulaient ou ne pouvaient pas louer une chambre dans un hôtel. Airbnb a ainsi libéré une offre latente de logements qui a représenté plus de 500 000 réservations et 10 millions de nuitées en 2015. En 2010 le transport voit Uber lancer son application de chauffeurs privés sur demande, modifiant – non sans conflits – la consommation du transport urbain dans 310 villes de par le monde. Les banques doivent concurrencer BBVA et Number26 GHMB, deux de nouvelles banques en ligne. Les diffuseurs d’émissions de télévision et de films voient leur câble sectionné par une demande pour le flux en continu qui offre un produit spécifique à un endroit et à un moment précis. La startup Upwork offre une plateforme où 10 millions de divers professionnels négocient leurs services avec quatre millions d’employeurs de par le monde. Comme celle d’Airbnb et d’Uber, la plateforme d’Upwork favorise un nouvel équilibre entre une demande insatisfaite et une offre latente.

Dotés d’un capital, d’une main-d’oeuvre qualifiée et de pôles d’industries de pointe, les pays développés ont les outils nécessaires pour favoriser le développement de plateformes qui serviront des milliards d’utilisateurs. Le contexte différent des pays en voie de développement encourage plutôt le développement d’applications qui répondent à un besoin local. Ainsi, l’application, qui favorise les paiements mobiles au Kenya ou au Bangladesh, pallie le manque d’institutions financières dans les centres populeux de ces pays. Cependant, son efficacité est telle, qu’elle est maintenant utilisée par les consommateurs du monde entier. De nouvelles possibilités s’offrent ainsi aux consommateurs par une meilleure adéquation entre une demande précise et insatisfaite et une nouvelle offre maintenant accessible car libérée des préceptes d’un modèle d’affaires rendu vétuste par la révolution numérique.

… (les sociétés) qui s’accrocheront aux dogmes révolus d’un passé social, économique, culturel ou religieux, deviendront probablement déclassées, automutilées et nécrosées.

De toute évidence, les pays développés comme ceux en voie de l’être sont dans un nouveau paradigme économique où la technologie numérique détermine l’efficacité des activités et crée de nouveaux défis et de nouvelles possibilités. C’est l’économie 1099 ou du partage, qui, quoiqu’encore mal définie, mal maitrisée et dépourvue de lois afférentes, se répand néanmoins et porte en elle, sinon une solution, du moins une compensation au chômage technologique et un frein à la déchéance de l’emploi comme facteur essentiel de production. Sans avoir un emploi régulièrement payé et toujours comptabilisé comme il se doit, les chauffeurs d’Uber comme les locateurs d’Airbnb et les professionnels d’Upwork, génèrent un nouveau revenu par leur travail.

Le progrès technologique donne la possibilité de réussite à « l’adaptabilité », la qualité essentielle pour réussir une activité dans un environnement numérique. On peut penser que les sociétés, de quelques ethnies qu’elles soient, qui seront ouvertes à la diversité du monde et qui offriront la liberté d’expérimenter et la mobilité sociale et économique à tous ces membres, attireront créateurs et visionnaires qui en feront des sociétés florissantes. A contrario, celles qui s’accrocheront aux dogmes révolus d’un passé social, économique, culturel ou religieux, deviendront probablement déclassées, automutilées et nécrosées.

* Un exabites représente un milliard de gigabites

Image : Christiaan Colen via StockPholio.net


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Jean-Luc Burlone, M.Sc. Ecn., FCSI (1996)
Économiste – Financier
jlburlone@gmail.com

Le texte ci-dessus représente mon opinion sur le contexte économique et financier actuel. Elle est le résultat d’un suivi de la presse et d’études économiques et financières. Elle ne représente pas une recommandation d’investissement ou d’action elle ne doit pas être interprétée comme le faisant. 22 juin 2016 – JLB



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