L’élection québécoise du 5 octobre a transformé le paysage politique
Par Irwin Rapoport
13 Octobre 2026 • Opinion
Un peu plus d’une semaine après l’élection provinciale du 5 octobre au Québec, les grandes lignes du nouveau paysage politique se précisent. Le Parti québécois s’apprête à former un gouvernement minoritaire, les libéraux ont repris des forces, les conservateurs ont fait une entrée remarquée à l’Assemblée nationale et la Coalition avenir Québec a perdu tous ses sièges.
Le résultat revêt une importante portée historique. Le PQ revient au pouvoir l’année du 50e anniversaire de la première victoire de René Lévesque, le 15 novembre 1976.
Les résultats actuels accordent au PQ 59 sièges, soit cinq de moins que les 64 nécessaires pour obtenir la majorité dans une Assemblée nationale de 127 sièges. Le Parti libéral du Québec, avec 40 sièges, formera l’opposition officielle. Le Parti conservateur du Québec a remporté 19 sièges, tandis que Québec solidaire en a obtenu 9, contre 11 en 2022. Des recomptages dans des circonscriptions où la lutte a été serrée pourraient encore modifier cette répartition.
Ce résultat revêt une importance historique. Le PQ revient au pouvoir l’année du 50e anniversaire de la première victoire de René Lévesque, le 15 novembre 1976. Ce gouvernement avait ensuite organisé le référendum sur la souveraineté-association du 20 mai 1980. Cette fois, le PQ aura besoin de l’appui de l’opposition pour gouverner. Ses 59 sièges, combinés aux neuf de QS, lui assureraient une majorité parlementaire.
Cela ne signifie pas que les deux partis gouverneront ensemble, mais cette situation donne à Québec solidaire un levier considérable si le PQ sollicite son appui lors de votes de confiance, pour faire adopter des projets de loi ou pour tenir un éventuel référendum.
Le gouvernement minoritaire peut-il durer ?
À mon avis, ce gouvernement pourrait tenir un mandat complet, à condition que le PQ considère la coopération parlementaire comme une nécessité plutôt qu’un inconvénient. Paul St-Pierre Plamondon a fait campagne en promettant de tenir un référendum sur la souveraineté au cours de son premier mandat, mais il a déclaré qu’il attendrait le départ du président américain Donald Trump, en janvier 2029. Ce calendrier donne au prochain gouvernement une période appréciable pour démontrer sa compétence avant de demander aux Québécois de prendre une décision constitutionnelle.
Le défi immédiat est donc d’ordre pratique : assurer les services publics, s’attaquer au coût de la vie et gérer les finances de la province. Pour un parti qui cherche à convaincre les Québécois de sa capacité à gouverner un pays indépendant, son bilan au pouvoir comptera au moins autant que ses arguments constitutionnels. Québec solidaire pourrait jouer un rôle important dans cet effort. Fondé en février 2006 à la suite de la fusion de l’Union des forces progressistes et d’Option citoyenne, le parti a désormais l’occasion de traduire son influence parlementaire en avancées concrètes.
Les différences entre les deux partis ne rendent pas la coopération impossible. Le logement, les transports collectifs, la protection de l’environnement et le soutien aux ménages à revenu faible ou moyen offrent des occasions d’entente. Une avenue serait de revoir les dispositions de la loi 31 sur la cession de bail, qui permettent aux propriétaires de refuser une cession pour un motif autre qu’un motif sérieux. Le parti pourrait également revoir les règles de fixation des loyers.
De telles négociations n’obligeront pas QS à souscrire à l’ensemble du programme péquiste. Des concessions en matière de politiques sociales ne garantiraient pas non plus son appui à un référendum. Les porte-parole du parti ont déjà souligné que l’indépendance doit bénéficier de l’appui de la population. Une relation de travail durable reposerait donc sur une véritable consultation et sur des résultats tangibles. Le PQ pourrait y gagner en stabilité, tandis que QS pourrait démontrer que sa présence à l’Assemblée améliore les politiques publiques.
Un référendum promis, mais pas assuré
St-Pierre Plamondon a pris un engagement politique, mais rien ne garantit qu’il pourra le concrétiser. Il doit concilier sa promesse de tenir un référendum dès son premier mandat avec les contraintes d’un Parlement minoritaire et la nécessité de convaincre l’électorat. L’appui électoral combiné au PQ et à QS ne peut être considéré comme une base de votes acquise à l’indépendance. Les électeurs choisissent un parti pour de nombreuses raisons, notamment son leadership, les services publics, ses politiques économiques ou leur insatisfaction à l’égard du gouvernement sortant. Une élection provinciale et un référendum sur la souveraineté posent des questions différentes.
St-Pierre Plamondon peut-il concilier ses ambitions souverainistes avec les exigences de la gouvernance d’un électorat divisé?
Si, au cours des prochaines années, des sondages crédibles indiquent de façon constante qu’un référendum se solderait par un échec, le chef péquiste pourrait se retrouver devant un choix difficile : aller de l’avant malgré le risque, reporter le scrutin ou privilégier plutôt une plus grande autonomie provinciale. Il s’agit de stratégies politiques possibles, et non de décisions annoncées. Un report comporterait ses propres difficultés. Il pourrait décevoir les souverainistes convaincus et obliger St-Pierre Plamondon à justifier son recul sur l’une de ses principales promesses électorales. Aller de l’avant sans un appui populaire suffisant pourrait toutefois entraîner une nouvelle défaite du mouvement indépendantiste.
La dimension économique mérite également d’être abordée avec rigueur. Pendant la campagne, Christine Fréchette a averti que les projets référendaires du PQ pourraient déstabiliser l’économie; cette mise en garde ne doit pas être confondue avec un effet économique démontré. Un éventuel référendum pourrait créer de l’incertitude chez les investisseurs, mais rien ne démontre encore qu’il entraîne une baisse mesurable des investissements.
Un revirement spectaculaire depuis 2022
Le contraste avec l’élection précédente est frappant. En 2022, la CAQ de François Legault avait remporté 90 des 125 sièges de l’Assemblée avec 40,98% des voix. Quatre ans plus tard, le PQ obtient 59 sièges, les libéraux 40, les conservateurs 19 et QS 9. La CAQ n’en conserve aucun. Selon les résultats rapportés, le PQ recueille environ 28% des voix, les libéraux 24,2%, les conservateurs 20,7%, QS 12,4% et la CAQ 13,3%.
Ces résultats illustrent à quel point le nombre de sièges peut diverger de la part des voix recueillies à l’échelle du Québec. La CAQ a conservé une part substantielle du vote populaire sans remporter une seule circonscription, tandis que le PQ a obtenu le plus grand nombre de députés avec nettement moins d’un tiers des voix. Le PQ demeure toutefois suffisamment près de la majorité pour que les résultats de certaines circonscriptions comptent. Le 13 octobre, il demandait un dépouillement judiciaire dans Champlain, où son candidat avait perdu face aux conservateurs par 191 voix. Un recomptage était également prévu dans Vachon, où les libéraux avaient gagné par 10 voix. Même si ces deux circonscriptions passaient au PQ, celui-ci compterait 61 sièges, soit encore trois de moins que la majorité.
Gouverner avant de se confronter
Le premier ministre élu, St-Pierre Plamondon, a déclaré qu’un référendum n’était pas une priorité immédiate, et ses premiers engagements portent notamment sur l’itinérance, les dépenses publiques et la hausse du coût de la vie. « Nous avons du temps, et nous avons beaucoup d’urgences et de problèmes à régler », a-t-il déclaré aux journalistes après l’élection. « Je pense que les prochains mois porteront davantage sur les sujets que j’ai mentionnés, sur les choses urgentes. »
Parmi ses priorités annoncées figurent la tenue d’un sommet sur l’itinérance, le gel des salaires des députés et des dirigeants de sociétés d’État, la création d’un secrétariat chargé d’examiner les dépenses et la bureaucratie, ainsi que la nomination d’une équipe commerciale pour répondre au différend avec les États-Unis. Ces engagements constitueront les premiers tests du nouveau gouvernement. Sa position minoritaire l’incite à prendre en compte les propositions utiles de l’opposition et à distinguer les réformes réalisables de la rhétorique électorale.
L’assermentation des députés péquistes est prévue le 15 octobre, et la composition du nouveau Conseil des ministres devrait être annoncée le 21 octobre. L’Assemblée nationale devrait reprendre ses travaux le 17 novembre. La transition comporte également un litige juridique non résolu concernant le serment au monarque, à savoir le roi Charles III. Une loi québécoise adoptée en 2022 a supprimé cette obligation pour les membres de l’Assemblée nationale. St-Pierre Plamondon a aussi proposé de couper le financement du bureau du lieutenant-gouverneur et de prendre des mesures pour réduire le rôle de la monarchie au Québec. Il a demandé un avis juridique sur la manière de mettre en œuvre ces engagements.
Les possibilités qui s’offrent à l’opposition
Les libéraux de Charles Milliard amorcent la nouvelle législature avec un groupe parlementaire nettement plus important que celui qu’ils avaient fait élire en 2022. Cela leur offre l’occasion de se présenter comme une solution de rechange crédible pour le gouvernement, tout en examinant de près les projets de loi et les décisions financières du PQ. Milliard a signalé sa volonté de collaborer en matière de soins de santé et de soutien aux familles et aux entreprises, mais il a fermement rejeté tout appui à un référendum sur la souveraineté. Son défi consistera à conjuguer cette position constitutionnelle avec un programme de gouvernement convaincant. L’opposition à un référendum peut rallier certains électeurs, mais elle ne saurait remplacer des réponses aux enjeux des services publics, du coût de la vie et du développement économique.
Le passage d’un gouvernement caquiste majoritaire à un gouvernement péquiste minoritaire ouvre un nouveau chapitre de la politique québécoise. Il place aussi la coopération au cœur des perspectives du gouvernement.
Pour Éric Duhaime, les 19 sièges des conservateurs offrent l’occasion de montrer comment le parti entend agir au Parlement. Il a identifié des terrains d’entente possibles avec le PQ, notamment la réduction des taxes sur les biens d’occasion et la diminution des dépenses publiques. Les conservateurs devront maintenant transformer leurs critiques du gouvernement en propositions concrètes. Leur crédibilité dépendra de la discipline de leur groupe parlementaire, de la qualité de leur contribution aux travaux législatifs et de leur capacité à toucher des électeurs au-delà de ceux qui adhèrent déjà au message du parti.
Québec solidaire fait face à un autre défi : démontrer qu’un groupe parlementaire réduit peut néanmoins exercer une influence réelle. Le parti peut chercher à obtenir des avancées en matière de logement, de transport, d’environnement et de services publics, sans renoncer à son indépendance en tant que parti d’opposition.
Une nouvelle ère politique
Le passage d’un gouvernement caquiste majoritaire à un gouvernement péquiste minoritaire ouvre un nouveau chapitre de la politique québécoise. Il place également la coopération au cœur des perspectives du gouvernement. St-Pierre Plamondon peut-il concilier ses ambitions souverainistes avec les exigences de la gouvernance d’un électorat divisé? Milliard peut-il transformer le redressement des libéraux en une solution de rechange convaincante? Duhaime peut-il faire des conservateurs une force parlementaire efficace? Et QS peut-il obtenir des avancées concrètes sans devenir un appui automatique au PQ?
Les réponses se dessineront au fil des budgets, des projets de loi et des négociations, et non simplement dans les discours sur l’avenir du Québec. Un troisième référendum sur la souveraineté demeure une possibilité. Pour l’heure, la question la plus pressante est de savoir si le nouveau gouvernement peut gouverner efficacement avec un mandat minoritaire.
Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de WestmountMag.ca ou de ses éditeurs.
Image d’en-tête : Élections Québec
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Irwin Rapoport est un journaliste indépendant et un militant communautaire de Westmount, titulaire d’un baccalauréat en histoire et en science politique de l’Université Concordia. Il écrit abondamment sur la politique locale, l’éducation et les enjeux environnementau.
