Hamlet relu en silence
par gestes et regards
Le mouvement réinvente la tragédie shakespearienne dans une création sans paroles
Par Sophie Jama
14 mai 2026
On associe spontanément les grandes pièces du répertoire à des dialogues ciselés, des mises en scène précises, des textes que l’on peut lire tranquillement chez soi en imaginant le jeu des acteurs. Shakespeare, plus que tout autre, semble appartenir à cette famille d’auteurs qu’on lit autant qu’on regarde. Ici pourtant, ce sont les mots qui s’effacent pour laisser toute la place aux corps.
Guillaume Côté et Robert Lepage proposent un Hamlet sans phrases, mais non sans langage.
Adapter un classique consiste le plus souvent à condenser le texte, déplacer l’action, moderniser le décor, sans rompre complètement avec la parole. Le public reconnaît alors des répliques marquantes et suit une intrigue familière. Mais que reste‑t‑il d’Hamlet lorsque l’on ose retirer le texte tout entier pour n’en garder que la trajectoire dramatique et les tensions qui la traversent?

Il fallait l’imaginaire scénique de Robert Lepage et l’écriture chorégraphique de Guillaume Côté pour répondre à cette question et démontrer qu’on peut encore « voir » Shakespeare, même lorsque sa voix se tait. Dans cette version dansée d’Hamlet, Prince du Danemark, le récit se construit à partir d’un langage muet, fait de gestes, de regards et d’une présence physique constamment sollicitée.
Scène après scène, les artistes composent de véritables tableaux vivants où la composition, les lignes de force et le rythme des déplacements tiennent lieu de ponctuation. Certains moments semblent jaillir comme des images mentales partagées – un souvenir collectif de Shakespeare, réinventé par le mouvement.
Une tragédie portée par la danse
Sur scène, neuf danseurs évoluent dans un environnement volontairement épuré. La sobriété du dispositif met l’accent sur les interprètes et sur la construction d’images fortes : un groupe compact qui se fracture, un corps isolé au milieu du plateau, un face-à-face qui se resserre comme un zoom. Loin de réduire Shakespeare, ce choix renforce la lisibilité de l’histoire. L’intrigue que beaucoup croient connaître se déploie sans rhétorique, mais avec une intensité émotionnelle soutenue.

Les créateurs font le pari d’un public qui connaît au moins en partie Hamlet. Le spectateur arrive avec des scènes en mémoire – le spectre, la folie d’Ophélie, le duel final – et c’est à partir de ce socle que la danse opère. Elle ne cherche pas à tout expliquer, elle ravive un texte déjà présent dans l’imaginaire collectif. Le spectateur devient en quelque sorte le dépositaire silencieux des mots absents. Ici, ce sont les corps qui prennent en charge ce que la parole exprime habituellement. Le silence n’est pas un retrait, mais une autre manière de faire entendre la dramaturgie.
Folie, vengeance et lignes de force
La question centrale demeure : Hamlet est‑il réellement fou ou feint‑il la folie pour confondre le meurtrier de son père, cet oncle qui a pris le trône et le lit de la reine? La corruption du royaume se manifeste par les tensions physiques, les oppositions et les alliances qui se nouent et se défont. Les corps se heurtent, s’esquivent, se figent parfois dans des images presque picturales, comme si chaque pose révélait un état du pouvoir ou de la conscience.

La progression dramatique reste fidèle à la pièce : les situations se dégradent jusqu’à la disparition de presque tous les protagonistes, Horatio étant le seul survivant chargé de garder le souvenir des événements. Dans cette version, ce personnage est confié à une danseuse dont la gestuelle, parfois proche des arts martiaux et du langage des signes, prend des allures de commentaire silencieux. Sans prononcer un mot, elle assume la fonction de témoin et relie les différentes étapes du récit, comme un fil visuel continu.
Une distribution qui s’exprime par son style
Chaque interprète est sollicité pour ses qualités propres. Laërte, frère d’Ophélie, s’exprime par une danse nerveuse et très physique, marquée par l’héritage de la street dance, qui traduit son impulsivité et son besoin de vengeance. Ophélie, de son côté, laisse transparaître une fragilité mêlée d’audace dans une danse qui flirte avec l’acrobatie, comme si son destin se jouait constamment sur le fil.

Les quasi-jumeaux Rosencrantz et Guildenstern partagent une écriture très synchronisée, qui insiste davantage sur leur fonction de duo indissociable que sur leurs individualités. Leurs duos prennent parfois l’allure de miroirs décalés, avec des gestes quasiment identiques légèrement déphasés, produisant un effet visuel troublant. Interprété par Guillaume Côté, Hamlet met à profit la rigueur et la précision du ballet classique pour rendre palpable la tension intérieure du personnage. Ses solos, ses arrêts brusques, ses chutes contrôlées construisent une série d’images qui racontent son hésitation, sa révolte et son désespoir.
‘Interprété par Guillaume Côté, Hamlet met à profit la rigueur et la précision du ballet classique pour rendre palpable la tension intérieure du personnage.’
En solo, en duo ou dans les moments collectifs, la distribution compose un ensemble cohérent, où les styles se répondent dans une structure maîtrisée. La diversité des langages corporels devient un moyen d’éclairer les différents enjeux de la pièce, chaque tableau mettant en relief une couleur émotionnelle ou un conflit particulier.
Musique et images scéniques
La musique originale de John Gzowski accompagne la progression dramatique du début à la fin. Elle soutient les changements de rythme, souligne les conflits, mais laisse aussi respirer le silence lorsque c’est nécessaire. Elle ne cherche pas à illustrer les actions, mais à en prolonger l’impact, comme une trame sonore intérieure de la tragédie.

Certaines scènes frappent par leur force visuelle : l’apparition du spectre, par exemple, semble déborder le cadre du plateau, comme si la vision du roi assassiné ne pouvait être contenue. Le « théâtre dans le théâtre » se construit à partir de placements très précis et de regards croisés, créant l’impression d’un dispositif qui se retourne sur lui‑même. La noyade d’Ophélie, quant à elle, constitue une image marquante de vertige et d’abandon, où le corps bascule peu à peu dans une sorte de flottaison chorégraphique.
Les costumes, conçus dans un esprit élégant et contemporain, situent les personnages dans un univers à la fois accessible et légèrement distancié. Ils indiquent les statuts, les alliances, les ruptures sans enfermer l’œuvre dans une époque précise. Ainsi, la tragédie prend une dimension intemporelle, détachée de la reconstitution historique, tout en demeurant fidèle aux enjeux moraux et politiques qu’elle porte.
Une fin à la hauteur de la tragédie
Dès ses premières apparitions, Hamlet semble conscient du désastre à venir. La scène du duel final, moment clé de la pièce, donne une conclusion claire à la trajectoire de chacun. La confrontation, préparée tout au long du spectacle, rassemble les thèmes de la vengeance, de la faute et de la loyauté. Les déplacements, les changements de partenaires, les arrêts nets prolongés par la musique créent un dernier tableau d’une grande intensité.

Au terme de la représentation, on a le sentiment d’avoir parcouru l’intégralité de la tragédie, sans qu’aucune réplique n’ait été prononcée. La parole s’est retirée, mais le théâtre est resté présent, porté par la danse, la musique et la précision de la direction d’acteur. C’est là le véritable pari de cette création : montrer qu’Hamlet peut exister pleinement dans un art du geste, sans perdre la force de son questionnement.
Hamlet, Prince du Danemark
Conception et mise en scène : Robert Lepage
Co‑conception et chorégraphie : Guillaume Côté
D’après l’œuvre de William Shakespeare
Hamlet – Guillaume Côté, Kealan McLaughlin
Gertrude – Sonia Rodriguez, Greta Hodgkinson
Claudius – Robert Glumbek
Ophélie – Carleen Zouboules
Laërte – Lukas Malkowski
Horatio – Natasha Poon Woo
Polonius – Michel Faigaux
Rosencrantz – Jake Poloz, Connor Mitton
Guildenstern – Willem Sadler
Musique originale : John Gzowski
Éclairages : Simon Rossiter
Costumes : Michael Gianfrancesco, Monika Onoszko
Direction de création : Steve Blanchet
Hamlet, Prince du Danemark
du 13 au 23 mai 2026
Théâtre du Monument‑National, à Montréal.
Images : © Stéphane Bourgeois
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