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Keerat Kaur au MBAM,
la douceur en résistance

Une immersion sensible où texte, chant et images tissent un espace spirituel

7 mai 2026

Au Musée des beaux-arts de Montréal, l’exposition Keerat Kaur : Quand la parole se fait douce / Sweet Speech, présentée comme la première exposition solo de Keerat Kaur dans un musée canadien, propose une expérience rare : entrer dans une œuvre où tout commence et revient au langage. Jusqu’au 20 septembre 2026, la jeune artiste canadienne d’origine sikhe-pendjabie investit un espace du MBAM avec ses peintures, sculptures, textes et compositions musicales, tissant un environnement à la fois intime et conceptuel. Dans le contexte des débats actuels sur la pluralité des récits, cette exposition résonne bien au‑delà des murs du musée.

Dans le contexte des débats actuels sur la pluralité des récits, cette exposition résonne bien au‑delà des murs du musée.

Au cœur de l’exposition se trouve la notion de Mithi Boli – littéralement « parole douce » en pendjabi. Inspirée d’un principe central de la pensée sikhe, elle renvoie à l’idée de parler avec humilité, amour et vérité, tout en résistant à la dureté du monde. Le MBAM en fait le fil conducteur d’un parcours qui ne se limite pas à juxtaposer des œuvres, mais propose plutôt une méditation sur la manière dont le langage, dans toutes ses formes – écrites, chantées, visuelles – peut façonner notre rapport à l’autre et au sacré.

Keerat Kaur (1991-), Quand la parole se fait douce, 2025. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. © Keerat Kaur Inc.Keerat Kaur (1991-), Sweet Speech, 2025. Courtesy of the artist. © Keerat Kaur Inc.

Quand la parole se fait douce, 2025 • Courtoisie de l’artiste

Une exposition construite autour d’une voix

« Sweet Speech » est présentée comme la première exposition solo de l’artiste dans un musée canadien de beaux-arts, et le commissariat en fait un manifeste en acte. L’artiste signe non seulement les œuvres, mais aussi les textes installés dans la galerie, les poèmes et même la bande-son qui enveloppe les visiteurs. L’exposition se revendique ainsi résolument « multisensorielle », brouillant la frontière entre l’espace d’écoute et celui de la contemplation.

Ce choix curatoriel n’est pas anodin. Depuis 2020, le MBAM présente en permanence la collection Kapany, dédiée à l’histoire et à l’art sikhs : portraits des Gurus, images d’autorités politiques, et legs visuels de l’Empire sikh et du Raj britannique. Ces œuvres racontent des récits d’autorité, de dévotion et de pouvoir, inscrits dans des codes visuels canonisés. En demandant à Keerat Kaur de répondre à ces images par sa propre pratique, le musée ouvre la porte à une relecture contemporaine des catégories mêmes de l’art sikh et de ce que l’on en retient dans un contexte muséal occidental.

Les interventions de l’artiste ne visent pas à effacer ces images, mais à les activer autrement. Par la présence de textes, de chants et de sculptures, l’espace se met à raconter d’autres histoires – les siennes – tout en invitant le public à réfléchir à la manière dont les récits diasporiques se tissent avec des traditions et des archives parfois figées.

Keerat Kaur (1991-), Purification du cœur, 2020. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. © Keerat Kaur Inc.Keerat Kaur (1991-), Heart Cleanse, 2020. Courtesy of the artist. © Keerat Kaur Inc.

Purification du cœur, 2000 • Courtoisie de l’artiste

Univers enveloppants et spiritualité du quotidien

Le MBAM souligne la capacité de Keerat Kaur à créer des univers enveloppants et des espaces oniriques, à la fois étranges et familiers. Une œuvre comme la sculpture céramique Purification du cœur (2020), mise de l’avant dans la communication du musée, illustre bien cette tension entre douceur et exigence spirituelle. Les formes organiques, les surfaces travaillées et les inscriptions invitent à une lecture lente, presque méditative, où chaque détail semble participer d’un récit plus vaste.

La pratique de l’artiste est profondément ancrée dans la philosophie du sikhi, entendue non pas comme une identité figée, mais comme un apprentissage continu et la mise en œuvre au quotidien des enseignements sikhs. Ses œuvres explorent les liens subtils entre la nature et la spiritualité, s’inspirant de diverses philosophies indiennes pour élaborer un imaginaire où le symbolisme textuel et la dimension poétique jouent un rôle central.

‘Le musée ouvre la porte à une relecture contemporaine des catégories mêmes de l’art sikh et de ce que l’on en retient dans un contexte muséal occidental.’

Cette approche se manifeste également dans le rapport à la musique. Keerat Kaur étudie et pratique des formes de musique classique indienne comme le Dhrupad et le Khayal, qu’elle croise avec d’autres influences contemporaines. Dans ses performances, elle convoque autant la folk pendjabie que les mélodies de Bollywood, ou encore des esthétiques pop et jazz, pour créer des compositions qui prolongent ses recherches plastiques. Au MBAM, cette dimension sonore n’est pas un simple « décor », mais une composante essentielle de la narration.

Keerat Kaur, au Musée des beaux-arts de Montréaljusqu’au 20 septembre 2026

Keerat Kaur • Photo : Mariam Roujouleh

Portrait d’une artiste multiforme

Née au Canada, Keerat Kaur revendique une identité d’artiste multimédia Sikh-Punjabi : peinture, illustration numérique, sculpture, broderie, photographie composite, calligraphie, musique, écriture, art public et architecture. Titulaire d’une maîtrise en architecture, elle est également architecte licenciée, ce qui se traduit par sa conception de l’espace d’exposition sous la forme d’un pavillon immersif.

Son travail est largement ancré dans la parole écrite. Elle tisse des récits et des symboles autour de la nature et de la spiritualité, avec une attention particulière portée à la transmission linguistique : en 2022, elle a autopublié Panjabi Garden, un livre illustré d’apprentissage du pendjabi, où se rencontrent le design, l’illustration et la pédagogie. Polyglotte – elle parle pendjabi, hindi, anglais et français –, elle agit aussi comme passeuse entre plusieurs communautés linguistiques et culturelles.

‘Keerat Kaur étudie et pratique des formes de musique classique indienne comme le Dhrupad et le Khayal, qu’elle croise avec d’autres influences contemporaines’

Avant le MBAM, elle a participé à des événements tels que la Toronto Biennial of Art, où sa performance musicale dialoguait avec une installation consacrée aux « fondations invisibles » et aux fragments de récits historiques. Elle s’est également produite à City Hall Live à Toronto, avec un projet musical décrit comme un mélange de hip-hop, de Bollywood et de musique classique indienne. Cette circulation entre la scène musicale, l’espace d’exposition et l’édition indépendante confère une profondeur particulière à sa présence à Montréal.

Un dialogue avec Montréal et ses publics

Keerat Kaur (1991-), Le premier grain rouge, 2026. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. © Keerat Kaur Inc.Keerat Kaur (1991-), The First Red Seed, 2026. Courtesy of the artist. © Keerat Kaur Inc.

Le premier grain rouge, 2026 • Courtoisie de l’artiste

Pour le MBAM, « Quand la parole se fait douce » s’inscrit dans une série d’initiatives visant à repenser la manière dont les collections non occidentales sont présentées, en les mettant en relation avec des artistes contemporains issus des communautés concernées. Dans un climat où les institutions sont invitées à revoir leurs cadres de représentation, la présence de Keerat Kaur au cœur de la section consacrée à l’art sikh apparaît comme un geste à la fois symbolique et programmatique.

Autour de l’exposition, le musée propose d’ailleurs des activités de médiation, dont une rencontre intitulée « Tea with Keerat Kaur », où l’artiste discute de sa démarche avec la conservatrice Laura Vigo, suivie d’une courte performance vocale. Ouvert et gratuit, ce format de rencontre informelle permet de prolonger le dialogue avec les publics, en offrant des clés de lecture directes sur une pratique qui mêle spiritualité, expérimentations visuelles et explorations sonores.

Pour les visiteurs montréalais, « Sweet Speech » est l’occasion de découvrir une voix émergente de la scène artistique canadienne, mais aussi de se confronter à une réflexion plus large sur la douceur comme forme de résistance. Dans une époque saturée de discours violents, la proposition de Keerat Kaur – parler, écrire, chanter avec soin – fait de la galerie un espace où l’écoute devient un acte politique autant qu’esthétique.

Keerat Kaur : Quand la parole se fait douce

Jusqu’au 20 septembre 2026
au Musée des beaux-arts de Montréal

Image d’entête : Godāvarī-Satluj, 2024. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. © Keerat Kaur Inc.

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Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a pour mission d’acquérir, de conserver, d’étudier, d’interpréter et de présenter des œuvres d’art significatives de tous les horizons et de toutes les époques, au bénéfice des membres de sa communauté et de ses publics, dans l’espoir que l’art transforme leur vie. Pour plus d’information, consultez le site mbam.qc.ca


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