Quand la salle de lavage
devient théâtre d’enfance
Les pensées d’un enfant de cinq ans tournent parfois comme le tambour d’une machine à laver
Par Sophie Jama
13 avril 2026
Les pensées d’un enfant de cinq ans tournent parfois comme le tambour d’une machine à laver. Et si, au cœur de ce tourbillon, naissaient des fées, des crocodiles et tout un petit peuple consolant? Avec Croyez-vous aux fées?, la compagnie Les Tables tournantes signe au Théâtre Aux Écuries un spectacle de marionnettes et de danse à la fois tendre, ludique et profondément poétique.
Nous sommes au sous-sol d’une maison familiale, dans une salle de lavage plus vraie que nature : deux grosses machines à laver, un étendoir pliable pour les jours où la sécheuse fait défaut, une table à repasser, une machine à coudre prête à rattraper les déchirures, des paniers débordant de draps, de vêtements propres ou à laver. C’est dans ce décor du quotidien que se déploie l’imaginaire de Peter, cinq ans, qui aime sa maman plus que tout et dont les émotions passent sans transition du rire aux larmes – parfois de grands sanglots de crocodile.
Avec Croyez-vous aux fées?, la compagnie Les Tables tournantes signe au Théâtre Aux Écuries un spectacle de marionnettes et de danse à la fois tendre, ludique et profondément poétique.
Un jour, quelque chose déraille. A-t-on mis le chapeau de papa dans la mauvaise brassée? A-t-on lavé ce qu’il ne fallait pas laver? À partir de ce petit accident domestique, le réel bascule, et le tambour de la machine devient le reflet des pensées qui tourbillonnent dans la tête de Peter. Ses idées sombres, aussi lourdes que certaines réalités, entrent alors dans un cycle de nettoyage où émergent fées, créatures réconfortantes et un drôle d’ami crocodile, tapi dans les tas de draps.
Peter est une superbe marionnette grandeur nature, animée par trois interprètes-fées qui se métamorphosent en d’autres personnages au fil du récit. À leurs côtés, les objets de la salle de lavage s’animent, se transforment en partenaires de jeu, en confidents, en témoins silencieux. La lingerie devient véritablement un théâtre de vie : dans les tambours éclairés, tout tourne, tout danse, tout respire, comme si chaque mouvement de linge pouvait chasser un peu de peur ou de tristesse.
La conception sonore et musicale, très soignée, accompagne avec délicatesse ces métamorphoses. Un fond de scène parfois coloré permet un travail d’ombres subtil, qui prolonge l’espace intérieur de Peter et donne corps à ses peurs comme à ses élans de fantaisie. On a vraiment la sensation d’entrer dans ses pensées, de circuler au milieu d’images mentales qui se forment, se défont, puis reviennent autrement.
Au-delà de la virtuosité des trois actrices – à la fois danseuses, marionnettistes et manipulatrices d’objets – l’une des grandes réussites du spectacle tient à la manière dont il nous fait ressentir le monde vu de la hauteur d’un très jeune enfant. Rien n’y est « petit » ou anodin : une odeur de lessive, un bruit de machine, un vêtement qui disparaît ou se déforme peut prendre des proportions gigantesques et déclencher une cascade d’images, de peurs, de jeux, de fables intérieures.
‘L’une des grandes réussites du spectacle tient à la manière dont il nous fait ressentir le monde vu de la hauteur d’un très jeune enfant.’
Croyez-vous aux fées? propose ainsi une manière différente de voir les choses : un spectacle ancré dans le plus banal du quotidien, mais qui déborde de trouvailles visuelles, d’humour et de poésie. On y trouve aussi une douce mélancolie, celle des questions que les enfants ne savent pas toujours formuler, et que la marionnette, elle, ose porter à voix haute. C’est un théâtre d’images qui parle autant aux adultes qu’aux jeunes, tant il rappelle à chacun ce qu’il reste de magique – ou de troublant – dans les souvenirs d’enfance.
On sort de la salle en regardant d’un autre œil ces pièces de la maison que l’on croyait sans mystère. Et l’on se surprend, peut-être, à se demander à nouveau : « Crois-tu encore aux fées?
Texte et mise en scène Joanie Fortin et Iris Richert
Assistance à la mise en scène et conseil dramaturgique Karine St-Arnaud
Distribution Joanie Fortin, Mylène Guay et Gabriela Jovian-Mazon
Production et conception des décors Les Tables Tournantes
Scénographie et conception des marionnettes Gabrielle Chabot
Conception originale de Peter Sophie Deslauriers
Conception lumière et régie Jacinthe Racine
Conception sonore Joanie Fortin
Spatialisation sonore Varnen Pareanan
Direction technique Sabrynna Bourgeois
Direction de production Clémence Doray et Alice Blouin-Décoste
Les Tables Tournantes
Les Tables Tournantes, c’est la rencontre de trois marionnettistes complices — Joanie Fortin, Mylène Guay et Iris Richert. Le collectif s’est fait remarquer avec Graceland et Disgraceland, deux œuvres qui revisitaient le déclin d’Elvis Presley à travers un théâtre d’images décalé. Leur démarche conjugue marionnettes grandeur nature, une manipulation précise et une mise en scène où le son occupe une place prépondérante, au service d’une narration fragmentée et non chronologique.

Leur recherche visuelle s’inscrit dans un engagement féministe affirmé. En tant que collectif exclusivement féminin, elles conçoivent la manipulation comme un geste politique : reprendre en main, au sens propre comme au figuré, des icônes et des récits longtemps dominés par des figures masculines. Revisiter Elvis, puis Peter Pan, devient alors une manière de déplacer le centre de gravité des histoires que l’on raconte, d’ouvrir des fissures dans les mythes pour y faire entrer d’autres voix, d’autres perspectives.
Croyez-vous aux fées?
Et autres questions urgentes au Pays Imaginaire
Une création de la compagnie Les Tables tournantes
Jusqu’au 18 avril 2026 au Théâtre Aux Écuries, Montréal
Images : Camille Gladu-Drouin
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