Gabor Szilasi, la mémoire
du quotidien québécois
Un témoin silencieux disparaît, mais ses images nourrissent notre mémoire collective
Par Andrew Burlone
22 avril 2026
Gabor Szilasi est décédé le 10 avril 2026, à l’âge de 98 ans, et avec lui disparaît non seulement un homme, mais une manière entière de regarder le Québec. Photographe discret mais déterminé, il a passé plus d’un demi-siècle à arpenter nos villages, nos rues et nos galeries, attentif à l’éloquence de la vie ordinaire.
À une époque où les images défilent à toute vitesse sur nos écrans, ses photographies nous invitent à ralentir et à vraiment voir les personnes et les lieux qui ont façonné cette province.
Né à Budapest en 1928, Szilasi grandit dans une Europe marquée par la guerre, les régimes autoritaires et l’incertitude du lendemain. Il commence à photographier dans les rues de sa ville natale, observant la vie quotidienne tout en sentant monter les tensions qui mèneront à l’insurrection hongroise de 1956. Lorsque les chars soviétiques écrasent le soulèvement, il se joint à la vague de réfugiés qui quittent leur pays pour recommencer ailleurs.

Des manifestants occupent le monument à Staline pendant la révolution de 1956 • Image : Gabor Szilasi / Bibliothèque et Archives Canada
Le Canada devient sa terre d’accueil et, à la fin des années 1950, il s’installe à Montréal. Il y arrive comme nouvel arrivant, étranger à la langue et aux codes, mais déjà un observateur attentif. On a le sentiment que l’exil a aiguisé son regard : ayant perdu sa première ville, il s’attache d’autant plus aux rues et aux visages de la seconde. Très tôt, il comprend que ce nouveau territoire mérite d’être documenté patiemment, dans toute sa complexité.
Le Québec rural : une société en transition
Au Québec, Szilasi trouve rapidement du travail, ce qui l’amène à quitter la métropole pour sillonner la campagne. Employé par des organismes provinciaux, il parcourt les routes secondaires du Québec rural durant les années 1960 et 1970, photographiant les rues principales des villages, les églises paroissiales, les intérieurs modestes et l’innombrable signalisation commerciale qui structure la vie de ces communautés.

Louis-Philippe Yergeau. Rollet, Que., 1977. • Image : Gabor Szilasi / Archives Canada
Ses images ne sont pas des cartes postales sentimentales d’un passé nostalgique. Ce sont des études calmes et lucides d’une société en transition : agriculteurs et commerçants, religieuses et enfants, tous saisis au seuil d’un monde ancien, clérical, et de la modernité portée par la télévision, les autoroutes et l’exode vers les villes. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la dignité avec laquelle il enregistre ces vies, sans condescendance ni nostalgie, simplement avec attention.
En regardant ses photographies de villages, on mesure à quel point ces scènes, apparemment modestes, constituent des documents irremplaçables. Elles témoignent d’un Québec qui n’existe plus tout à fait, mais dont l’esprit persiste dans la mémoire collective.
Si son travail rural saisit les rythmes plus tranquilles du Québec, sa caméra se tourne aussi vers le cœur urbain de la province : Montréal. Pendant des années, Szilasi marche le long de la rue Sainte-Catherine et des artères voisines, photographiant les vitrines, les enseignes lumineuses, les petits commerces et les bars.
Montréal : façades, enseignes et art de vivre urbain
Il comprend que ces façades commerciales sont plus que des surfaces ; elles sont, à leur manière, des portraits. Une vitrine de cordonnerie, une enseigne peinte à la main, l’entrée d’un café – tout cela nous parle de celles et ceux qui y travaillent, de celles et ceux qui y passent, et du caractère changeant de la ville. Beaucoup des lieux qu’il photographie ont aujourd’hui disparu. Pourtant, en observant ces images, nous reconnaissons l’ombre de nos propres souvenirs : l’ambiance du centre-ville un soir d’hiver, la lumière d’une enseigne aperçue depuis un tramway ou un autobus, une typographie, un reflet dans une vitrine.
‘Ces photographies résonnent comme une promenade dans un passé proche : on y retrouve une ville en mutation, coincée entre l’après-guerre, la Révolution tranquille et la métropole culturelle que Montréal deviendra.’
Un chroniqueur du milieu de l’art montréalais
Parallèlement à ces explorations des paroisses rurales et des rues de la ville, Szilasi construit un autre corpus tout aussi important : une chronique visuelle du milieu de l’art montréalais. À partir des années 1960, il devient une figure familière, presque omniprésente, lors des vernissages, des visites d’atelier et des événements culturels.
Il photographie peintres, sculpteurs, commissaires, galéristes et critiques ; il documente les centres d’artistes, les galeries privées et les grandes institutions muséales. Ses images de vernissages – dans des salles exiguës comme dans des lieux plus prestigieux – montrent des artistes penchés sur leurs œuvres, des groupes en pleine discussion, des regards concentrés ou amusés. Feuilleter ces photographies, c’est parcourir une cartographie vivante de l’écosystème culturel montréalais sur plusieurs décennies.

Image : Gabor Szilasi / Musée McCord
Cette dimension de son travail intéresse particulièrement les historien·ne·s de l’art : au-delà de l’image individuelle, c’est tout un réseau de relations, de complicités et de débats esthétiques qui se révèle. Szilasi y joue le rôle du témoin discret, mais essentiel.
Un humanisme exigeant : style et éthique
Ce qui lie tous ces ensembles – villages, rues, galeries – c’est l’approche profondément humaniste de Szilasi. Inscrit dans la grande tradition documentaire moderne, il privilégie la clarté à l’effet spectaculaire. Ses compositions sont précises sans être maniérées ; ses tirages, lumineux mais sobres. Surtout, il s’intéresse à la relation entre les personnes et leur environnement. Un portrait est souvent aussi une étude d’intérieur, avec son mobilier, son papier peint, ses icônes religieuses ou ses photos de famille. Une scène de rue est ancrée par une ou deux silhouettes anonymes qui traversent le cadre. Dans chaque cas, le sujet n’est pas seulement une personne ou un lieu, mais bien le dialogue entre les deux.
‘À partir des années 1960, il devient une figure familière, presque omniprésente, lors des vernissages, des visites d’atelier et des événements culturels.’
Ceux qui l’ont connu parlent d’un homme qui travaille sans bruit ni pose. Sa présence lors d’un événement ou dans un village est discrète ; il ne s’impose pas, il attend. Cette patience se manifeste dans l’œuvre. Il n’y a ni voyeurisme, ni volonté de prendre les gens en défaut pour surprendre le spectateur. On ressent plutôt un pacte silencieux entre le photographe et son sujet : je te regarderai avec attention, et en retour tu acceptes d’être vu. À l’heure où l’image est souvent instrumentalisée, cette éthique de la reconnaissance revêt une valeur particulière.
Le pédagogue et l’héritage vivant
L’influence de Szilasi se manifeste aussi en salle de classe. De 1979 à la mi-1990, il enseigne la photographie à l’Université Concordia, ainsi qu’à d’autres institutions montréalaises. Des générations de jeunes photographes y découvrent non seulement ses images, mais aussi sa manière de travailler : l’importance de revenir sur les mêmes rues, de comprendre le contexte social et architectural, de construire une œuvre patiemment plutôt que de courir après l’image du jour.

Saint-Laurent – Van Horne, Montréal, 1982 • Image : Gabor Szilasi / McGill University
Plusieurs de ces étudiant·e·s sont devenu·e·s, à leur tour, des voix importantes de la photographie et de la culture visuelle au Québec et au Canada. Ils et elles portent, chacun·e à leur manière, quelque chose de son regard patient. À travers eux, l’héritage de Szilasi demeure vivant, réinterprété à la lumière de nouvelles réalités urbaines et sociales.
Archives, mémoire et invitation à regarder
Au fil des années, les distinctions institutionnelles soulignent la place qu’il occupe dans l’histoire de la photographie. Des rétrospectives lui sont consacrées, ses œuvres entrent dans les collections nationales et provinciales, et son vaste fonds – des dizaines de milliers d’images – est acquis et préservé par des institutions publiques.
Pour le public comme pour les chercheurs, ces archives constituent aujourd’hui une ressource précieuse permettant de comprendre comment le centre-ville de Montréal a évolué, comment le milieu de l’art s’est structuré, ou à quoi ressemblaient les paroisses rurales avant la fermeture de leurs écoles et la transformation de leurs presbytères.
‘L’œuvre de Szilasi nous rappelle que le moment ordinaire, traité avec soin, n’est jamais simplement ordinaire.’
La disparition de Gabor Szilasi invite à une double réflexion. D’un côté, nous perdons un lien vivant avec une période où la ville et la province se réinventaient, de la Révolution tranquille à la mondialisation récente. De l’autre, il nous laisse les traces de cette réinvention qui demeurent, fixées sur de la pellicule.
Une rue de village par temps couvert, un groupe d’artistes rassemblés autour d’une table, une vitrine à moitié dans l’ombre – chacun de ces fragments devient, entre ses mains, un morceau de notre mémoire collective. Les rues et les intérieurs ont changé ; beaucoup de celles et ceux qu’il a photographiés ne sont plus. Les images, elles, demeurent, modestes et précises, nous demandant seulement de regarder. Dans cette invitation, son héritage se perpétue.
Image d’entête : Lëa-Kim Châteauneuf – Wikipedia
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Andrew Burlone, coéditeur de WestmountMag.ca, a commencé sa carrière dans les médias au magazine NOUS. Par la suite, il a lancé Visionnaires, où il a occupé le poste de directeur de création pendant plus de 30 ans. Andrew est passionné de culture et de politique, avec un vif intérêt pour les arts visuels et l’architecture.


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