Lieux de Westmount:
La rue Sherbrooke /1
L’histoire derrière le familier et les résidents qui ont élu domicile sur la rue
Par Michael Walsh
11 mai 2026
Artère emblématique de Montréal, la rue Sherbrooke traverse la ville d’est en ouest en révélant, à chaque coin de rue, une facette différente de son histoire et de son quotidien. Entre commerces de proximité, institutions culturelles et bâtiments patrimoniaux, elle incarne à la fois l’effervescence urbaine et le charme plus feutré de certains quartiers. À Westmount en particulier, la rue Sherbrooke Ouest offre une étonnante diversité de services et de lieux de rencontre qui contribuent au caractère distinctif de la ville. Qu’on y circule pour travailler, faire des courses ou simplement flâner, on y ressent ce mélange unique de convivialité de quartier et de prestige urbain.
La rue Sherbrooke Ouest offre une étonnante diversité de services et de lieux de rencontre qui contribuent au caractère distinctif de la ville.
Officiellement, la rue fait partie de la route 138, construite à l’origine en Nouvelle‑France (1706) pour relier Montréal à Québec. À l’achèvement du Chemin du Roy, c’était la plus longue route d’Amérique du Nord, s’étendant sur 250 kilomètres et nécessitant un trajet d’environ cinq jours. Aujourd’hui, elle couvre 1 420 kilomètres – de l’intersection avec la New York State Route 30, à Constable (New York), jusqu’à la route 510, à Blanc‑Sablon. Le tracé est en cours de prolongement, avec de nouveaux tronçons sur la Basse‑Côte‑Nord reliant La Romaine à Tête‑à‑Baleine et La Tabatière à Vieux‑Fort. Dans ce contexte historique, la portion qui traverse Westmount porte le nom de rue Sherbrooke Ouest.
En 1996, une proposition visant à la rebaptiser en l’honneur de Robert Bourassa a suscité une vive opposition dans de nombreux milieux à travers l’île de Montréal. Heureusement, cela a conduit l’ancien maire Pierre Bourque à retirer la proposition de son conseil. Autre fait intéressant : il y eut une tentative antérieure, en 1990, de renommer la rue Sherbrooke en l’honneur de Charles de Gaulle. Proposée par la Société Saint‑Jean‑Baptiste, cette suggestion a reçu un soutien minimal.

Sir John Sherbrooke par Robert Field, The Halifax Club, Halifax, Nouvelle-Écosse • Image: domaine public.
Vous êtes-vous déjà demandé qui cette rue honore ? La rue portait à l’origine le nom de rue Sainte‑Marie, puis fut rebaptisée rue Sherbrooke vers 1817 en mémoire du général John Coape Sherbrooke, GCB (1764‑1830), gouverneur en chef de l’Amérique du Nord britannique de 1816 à 1818.
À lui seul, le parcours de John Sherbrooke mériterait un article à part. Né à Arnold, dans le Nottinghamshire, il entame une carrière militaire à l’âge de seize ans, sert sous les ordres d’Arthur Wellesley (futur duc de Wellington) et du duc d’York, combat aux Indes lors de la guerre de Mysore et en Sicile, et gravit les échelons jusqu’au grade de lieutenant‑général.
En 1811, il est nommé lieutenant‑gouverneur de la Nouvelle‑Écosse; durant la guerre de 1812, il dirige une force expéditionnaire qui occupe Castine, dans le Maine, et la région environnante, qu’il désigne comme la colonie de New Ireland. Ses troupes y demeurent huit mois et perçoivent des droits de douane qui contribuent à la prospérité de la Nouvelle‑Écosse, au point qu’une partie de ces fonds finance la construction du Dalhousie College (aujourd’hui l’Université Dalhousie).
En 1816, en reconnaissance de ses services durant la guerre de 1812, Sherbrooke est nommé gouverneur général de l’Amérique du Nord britannique. Cependant, des problèmes de santé le contraignent à démissionner deux ans plus tard et à rentrer en Angleterre.
Aujourd’hui, son nom est rappelé non seulement par la rue Sherbrooke, mais aussi par Sherbrooke (Nouvelle‑Écosse), Sherbrooke (Québec) et la station de métro Sherbrooke à Montréal. On peut dire que la vie de John Sherbrooke est intimement tissée dans la trame de l’histoire; non seulement mérite‑t‑il d’être commémoré, mais aussi d’être rappelé.
‘En 1816, en reconnaissance de ses services durant la guerre de 1812, Sherbrooke est nommé gouverneur général de l’Amérique du Nord britannique.’
Maintenant que nous connaissons mieux John Sherbrooke, tournons‑nous vers la rue qui porte son nom à travers les limites de la ville de Westmount.
La première mention de la rue apparaît dans les procès‑verbaux du Conseil (1875), lorsqu’une proposition est formulée pour l’ouvrir et en prolonger le tracé, sous réserve de l’assentiment des propriétaires :
« … Que la rue Sherbrooke soit ouverte et prolongée à partir du premier angle à l’ouest de l’avenue Clark et presque en face du magasin Martin, dans ladite municipalité, en une ligne directe, parallèle à l’avenue Western, jusqu’à un point intersectant l’avenue Molson, et qu’elle ait une largeur uniforme de quatre‑vingts (80) pieds, mesure française… avant qu’un tel prolongement ne soit réalisé, les trois quarts des intéressés devront y consentir… »
– Procès‑verbal du Conseil, avril 1875
Une fois ouverte, la largeur de la rue est réduite à soixante pieds (mesure française) et, en 1880, elle est prolongée de l’avenue Clarke à l’avenue Victoria, traversant les propriétés de W. E. Philips et d’E. Hudson. À cette époque, la rue compte plusieurs ponts reliant des terrains appartenant au Montreal Toboggan Club, ainsi qu’une barrière de péage. Celle‑ci est contrôlée par le Montreal Turnpike Trust, de la même manière que l’avenue Western. Pour en obtenir le retrait, la municipalité offre au Turnpike Trust 400 $ par année pendant cinq ans, à condition que la route soit maintenue en bon état.
Les administrateurs répondent qu’ils retireront la barrière de péage sur la portion ouest de la municipalité et ouvriront la route si la Municipalité verse 800 $ par année pendant dix ans, après quoi le terrain pourra être homologué. Le Conseil refuse cette offre; toutefois, en 1886, les deux parties s’entendent sur un montant de 600 $ par année pendant dix ans. À un certain moment, la rue Sherbrooke est rebaptisée « avenue Sherbrooke ». Ce changement découle d’une résolution du Conseil voulant que toutes les voies se dirigeant vers l’ouest soient désignées comme des avenues. Pour une raison quelconque, cette nouvelle appellation n’a pas résisté à l’épreuve du temps.
Dès 1888, l’éclairage de rue est installé et des discussions s’amorcent avec la Ville de Notre‑Dame‑de‑Grâce au sujet du prolongement de la rue Sherbrooke sur son territoire. Avant d’y parvenir, il faut toutefois prolonger la rue vers l’ouest à partir de l’avenue Clarke. En 1891, la Municipalité exproprie des portions de la rue Sherbrooke et l’ouvre jusqu’aux limites ouest de la ville. Parallèlement, des égouts sont construits, financés en partie par les propriétaires riverains, à moins qu’ils ne cèdent leur terrain. Ce prolongement traverse les terres des Sœurs Grises, entre les avenues Clarke et Kensington, ainsi que les domaines Monk et Raynes.
‘En 1895, des conduites d’eau sont posées vers l’ouest à partir de l’avenue Victoria jusqu’aux limites de la ville, dont plusieurs sont encore en service aujourd’hui.’
En 1893, la portion comprise entre l’avenue Greene et l’avenue Clarke – souvent appelée « continuation de la rue Sherbrooke » ou « chemin de la Côte‑Saint‑Antoine » – est officiellement renommée rue Sherbrooke et élargie à soixante‑quinze pieds (mesure anglaise), grâce à des expropriations auprès des propriétaires riverains. On prend alors la mesure de la taille des lots de l’époque : seuls neuf propriétaires possèdent des terrains le long de ce tronçon de la rue. Les travaux sont toutefois ralentis lorsque les Sœurs Grises refusent l’offre du Conseil de 5 cents le pied pour 4 147 pieds, ce qui contraint l’adoption d’un règlement visant à élargir la rue. Ce règlement est contesté devant la Cour supérieure, qui se prononce en défaveur de la ville. En 1896, la rue est finalement élargie et les coûts sont couverts par des taxes sectorielles.
La même année, d’autres améliorations sont apportées, notamment la pose, par la Montreal Street Railway, d’un rail unique de l’avenue Greene à l’avenue Victoria, ainsi que l’installation de drains entre les avenues Clarke et Kensington. Un trottoir est aménagé du côté sud de la rue, et la chaussée est macadamisée l’année suivante.
En 1895, des conduites d’eau sont posées vers l’ouest à partir de l’avenue Victoria jusqu’aux limites de la ville, dont plusieurs sont encore en service aujourd’hui. L’avenir du terrain de Sherbrooke Park, l’actuel parc Westmount, est confié à J. Howard Manning, de Reading, au Massachusetts. En 1896, le Conseil demande à sa société d’élaborer un plan d’aménagement pour un parc projeté. La même année, la Park and Island Railway construit une salle d’attente à l’angle de l’avenue Victoria et de la rue Sherbrooke.

Bassin de navigation à l’angle de Melville et Sherbrooke
Un an plus tard, le Conseil affecte à un parc public le terrain en « pointe » délimité par la rue Sherbrooke, l’avenue Argyle et le chemin de la Côte‑Saint‑Antoine. Vers 1900, la rue est élargie vers l’ouest à partir de l’avenue Victoria en expropriant des bandes de cinq pieds de chaque côté, les propriétaires riverains assumant une partie des coûts.
La commercialisation de la rue Sherbrooke débute entre 1910 et 1911 et divise la population. Un groupe souhaite voir des commerces s’implanter sur toute sa longueur, tandis qu’un autre privilégie une approche plus restrictive. Favorisant cette dernière, le Conseil adopte un règlement autorisant les établissements de détail uniquement entre les avenues Victoria et Grosvenor.
Une autre transformation survient en 1911, lorsque le gouvernement du Canada achète un terrain pour y construire le bureau de poste de Westmount. La même année, on aménage une « comfort station » souterraine au coin nord‑ouest de la rue Sherbrooke et de l’avenue Victoria (aujourd’hui sous une quincaillerie). En 1919, une fontaine à bulles est installée au même endroit. De nouveaux espaces verts voient le jour en 1913, lorsque la ville acquiert un lot de 19 740 pieds carrés au coin sud‑est de la rue Sherbrooke et de l’avenue Lansdowne. Aujourd’hui, on y reconnaît surtout la fameuse horloge florale de la ville.

Horloge florale de Westmount, carte postale de 1927
Une étape majeure dans l’embellissement de la rue est la construction, en 1914, de conduits souterrains destinés à y faire passer les câbles électriques. La même année, la ville ordonne à la Montreal Electric Light Company de retirer tous ses poteaux de la rue. Cette opération est suivie de l’installation de nouveaux lampadaires, qui procurent un éclairage rarement vu dans les villes de l’époque.
« Inauguration des nouveaux lampadaires ornementaux sur la rue Sherbrooke… cinquante-six nouveaux lampadaires à grappes sont maintenant mis en service… créant ainsi une voie uniformément éclairée en blanc sur toute la longueur de la rue Sherbrooke… ces lampadaires standards sont considérés comme les meilleurs du continent. »
– Montreal Gazette, novembre 1914
‘La commercialisation de la rue Sherbrooke débute entre 1910 et 1911 et divise la population. Un groupe souhaite voir des commerces s’implanter sur toute sa longueur, tandis qu’un autre privilégie une approche plus restrictive.’
À partir de ce moment, la rue devient un lieu de résidence très prisé. Pour répondre à la demande, des promoteurs achètent des terrains et y construisent rapidement des immeubles d’habitation : à l’angle de Rosemount et de Sherbrooke (1921), à l’angle de Strathcona et de Sherbrooke (1924), à l’angle de Redfern et de Sherbrooke (1925), entre Arlington et Lansdowne (1926), à l’angle de l’avenue Victoria (1927), puis entre Greene et Olivier (1928). La station-service au coin de l’avenue Grosvenor et de la rue Sherbrooke (toujours en place) remonte à 1917 – à l’époque, on la décrit comme une belle maison.
Parallèlement au développement résidentiel et commercial, des lieux de culte marquent également le paysage de la rue, dont l’église baptiste de Westmount (1923), le Temple Emanu‑El (1914) et l’église de l’Ascension (1927). La partie de la rue Sherbrooke entre les avenues Victoria et Grosvenor appartient alors à Steinberg’s Wholesale Groceteria. En 1938, l’entreprise y construit des magasins surmontés d’appartements. La même année, la municipalité ouvre une ruelle entre les avenues Victoria et Grosvenor – un raccourci bien connu des automobilistes désireux d’éviter les feux de circulation.

Queen Elizabeth Gardens – Image : © Andrew Burlone
D’autres espaces verts sont ajoutés en 1940, lorsque la ville acquiert le terrain qui forme aujourd’hui les jardins Queen Elizabeth, et en 1957, la municipalité propose de construire une patinoire artificielle au coin des rues Sherbrooke et Melville. Face à une forte opposition, le Conseil décide de relocaliser le projet à son emplacement actuel, près de l’avenue Lansdowne.
Les années suivantes voient une coexistence harmonieuse entre la ville voisine de Notre‑Dame‑de‑Grâce et la Ville de Montréal, chacune maintenant un équilibre entre les besoins de transport et l’essor résidentiel et commercial, ce qui contribue au caractère unique de la rue. Un exemple en est le festival annuel des commerçants, lancé en 1977, qui met en valeur la diversité de produits accessibles à pied pour la majorité des résidents.
Image d’entête : © Andrew Burlone
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