Adaptation audacieuse
de Quichotte au TNM
Rébecca Déraspe et Frédéric Bélanger signent une relecture du personnage de Cervantes
Par Sophie Jama
10 mai 2026
Don Quichotte, le personnage créé par Cervantes au début du 17e siècle, est devenu une figure universelle, à la fois étrange et triste, mais profondément sympathique. Même complètement fou, il touche avec sa tête dans les nuages, son esprit perdu dans les souvenirs des nombreux romans de chevalerie qu’il a dévorés jusqu’à s’y identifier. Ainsi se croit-il preux chevalier, guerrier vaillant, combattant sur son destrier pour conquérir sa Dulcinée dans la tradition médiévale des romans courtois.
C’est à une nne nouvelle adaptation de Quichotte que nous convie le TNM, une œuvre qu’on pourrait trouver éloignée de son inspirateur.
L’œuvre et le personnage de Cervantes ont connu bien des adaptations au fil des siècles. C’est à une nouvelle adaptation de Quichotte que nous convie le TNM, une œuvre qu’on pourra trouver éloignée de son inspirateur – mais pourquoi pas ? Dans un bordel type cabaret, avec sa troupe de travailleurs du sexe, d’artistes et de musiciens animant les chaudes soirées de Barcelone, débarque un professeur de littérature qui convertit tout le monde à sa passion.
L’action se déroule au 19e siècle en Espagne, durant les coups d’état militaires qui s’accompagnent de périodes de répression et de violence, en particulier à l’égard des élites intellectuelles. Le professeur qui en fait partie s’est donc réfugié dans cet établissement. Quand le danger arrive jusqu’aux portes du bordel, il doit être retenu par les autres pour ne pas en sortir et risquer de se faire tuer. C’est là qu’il devient soudainement fou et se met à ressembler au personnage de Cervantes.
Qualités artistiques indéniables
Si le spectacle présenté dans Quichotte est plein de qualités artistiques, j’ai regretté le côté un peu bancal du début du récit qui m’a empêché de bien entrer dans la proposition. C’est d’autant plus dommage que le texte est joliment écrit, rempli de réflexions intéressantes et drôles, surtout lorsque la troupe participe à la folie du protagoniste.
On voit le héros être passionnément écouté dans sa lecture de La Ferme des animaux d’Orwell, un texte, il est vrai, quelque peu politique. Mais sa soudaine métamorphose en un fou sympathique, alors qu’il paraissait jusque-là parfaitement maîtriser l’art de la pédagogie littéraire, m’a déroutée. C’est comme s’il manquait un petit lien, une petite phrase qui justifierait la situation et permettrait de mieux apprécier le spectacle dans son entièreté.
Les acteurs sont irréprochables. Sancho est remarquablement interprété par Benoît McGinnis et Quichotte magistralement par Normand d’Amour. On peut faire les mêmes compliments aux autres artistes, d’autant qu’ils sont capables non seulement de jouer la comédie mais aussi de danser, de chanter et de proposer de multiples acrobaties dans la tradition des arts circassiens.
Les costumes sont soignés, le décor est réussi et efficace. Un orchestre de trois musiciens accompagne les acteurs et actrices sur scène. Tout est fait pour offrir au public un très beau spectacle, à la fois intelligent, joyeux et distrayant. C’est plutôt réussi, car tous les ingrédients sont là. Seul le début de l’intrigue gagnerait à être revu pour mieux présenter le contexte politique et la présence de Quichotte dans le bordel.
Quichotte
Adaptation : Rébecca Déraspe, Frédéric Bélanger
Mise en scène : Frédéric Bélanger
Décor et accessoires : Francis Farley-Lemieux
Costumes et coiffures : Jonathan Beaudoin
Éclairages : Chantal Labonté
Musique originale : Gustafson (Adrien Bletton et Jean-Philippe Perras)
Chorégraphies : Yann Aspirot
Avec : Yann Aspirot, Catherine Beauchemin, Adrien Bletton, Normand D’Amour, Métushalem Dary, Guido Del Fabro, Marie-Pier Labrecque, Félix Lahaye, Marie-Andrée Lemieux, Debbie Lynch-White, Benoit McGinnis, Jean-Philippe Perras
Du 5 mai au 6 juin 2026 au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal
Images : Yves Renaud
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