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Orgueil, dérive et déclin
des grandes puissances

Les avertissements d’Hérodote sur l’arrogance du pouvoir résonnent encore aujourd’hui

Par Andrew Burlone

26 juin 2026

Hérodote, que Cicéron qualifiait déjà de « père de l’histoire », est l’un des premiers auteurs à avoir cherché à comprendre les événements plutôt que de simplement les raconter. Dans ses Histoires, il ne se contente pas d’aligner les batailles des guerres médiques : il interroge les choix des dirigeants, les croyances des sociétés et les effets de l’arrogance sur le destin des puissances. Il veut comprendre pourquoi les sociétés puissantes prennent des décisions désastreuses et pourquoi les dirigeants, grisés par leurs succès, finissent par confondre force et sagesse.

Il montre comment les systèmes de pouvoir façonnent la prise de décision, comment les succès répétés enivrent les dirigeants, et à quel point la fortune publique est instable. À ses yeux, nos guerres et négociations d’aujourd’hui ne sont pas un phénomène inédit, mais une nouvelle variante d’un vieux schéma : l’arrogance qui rétrécit le jugement et l’excès de confiance qui devient dangereux.

Qui décide réellement lorsqu’il est question de guerre, jusqu’où l’orgueil isole ces décideurs de la critique, et quels garde‑fous subsistent quand la confiance dérive vers l’excès ?

Hérodote reconnaissait l’importance des systèmes politiques, tout en rejetant les grilles morales simplistes que les grandes puissances privilégient souvent. Il mettrait en lumière le contraste entre les États‑Unis, qui se présentent comme une démocratie dotée d’élections, de tribunaux et d’un paysage médiatique foisonnant, et l’Iran, où les institutions républicaines et l’autorité religieuse cohabitent avec de puissants centres de pouvoir non élus. Il pointerait aussi vers la Russie, où une façade électorale masque un pouvoir très centralisé, dominé par des élites oligarchiques. Mais sa question resterait la même : qui décide réellement lorsqu’il s’agit de guerre, jusqu’où l’orgueil isole ces décideurs de la critique, et quels garde‑fous subsistent quand la confiance dérive vers l’excès ?

En théorie, les régimes démocratiques encouragent le débat et la remise en question. En pratique, ils peuvent aussi amplifier la peur, récompenser la certitude mise en scène et ramener des enjeux géopolitiques complexes à des slogans émotionnellement satisfaisants. Les régimes autoritaires, eux, tranchent plus vite parce que moins de voix s’interposent, mais au prix de la contestation et d’un véritable examen de la réalité.

Le chroniqueur des guerres médiques insiste sur un point : le succès finit par fausser le jugement. Un dirigeant qui accumule les victoires peut en venir à croire que la réussite lui est due. C’est l’hybris, cet excès de confiance hérité des Grecs qui pousse à ignorer les limites. Dans ses Histoires, l’hybris n’est pas seulement un défaut personnel, mais une pathologie du pouvoir qui rétrécit la perception, encourage l’escalade et réduit la dissidence au silence au lieu d’y voir un avertissement.

Ce schéma se lit dans la rhétorique des guerres actuelles. D’un côté, la confiance dans la supériorité technologique, la projection de force et la pression économique alimentent l’idée que frappes, sanctions et menaces finiront par produire un ordre qui se veut stable. De l’autre, la foi idéologique, la riposte persistante et la capacité à encaisser les coups nourrissent l’illusion que la souffrance exaltée devient un atout stratégique, et que la volonté de payer un prix plus élevé est la preuve que l’histoire vous appartient.

Dans cet environnement, la « folie » ne signifie pas la démence, mais un rétrécissement du jugement : l’incapacité à mesurer la proportionnalité, le risque et les conséquences indirectes. Hérodote est fasciné par ce moment où la confiance bascule en ivresse et où le pouvoir se conduit comme si les limites ne valaient que pour les autres. Dans ses récits, les renversements abondent : des puissances que l’on croit inébranlables s’affaiblissent brusquement, des vainqueurs lisent mal leurs succès et s’en servent de prétexte pour pousser plus loin l’excès, tandis que la légitimité publique disparaît bien plus vite qu’ils ne l’anticipent.

‘Dès que chaque geste de l’adversaire est interprété comme la preuve qu’il faut renforcer la pression, la logique du conflit se nourrit d’elle‑même et les récits que chaque camp construit sur l’autre deviennent des pièges.’

Vu à travers ce prisme, nos guerres deviennent des tests de la manière dont les États gèrent l’instabilité des rapports de force. Une force supérieure peut détruire des cibles, mais elle ne stabilise pas automatiquement des sociétés, ne neutralise pas la mémoire historique et ne rompt pas les cycles de représailles. La résilience sous pression ne suffit pas non plus à garantir la sécurité : un État peut endurer, tout en devenant plus isolé, plus fragile et plus exposé à des chocs qu’il ne peut absorber indéfiniment.

L’historien grec rappellerait que ces puissances manœuvrent dans des contextes internes et régionaux mouvants : élections, rivalités, colère sociale, tensions économiques et alliances changeantes modifient rapidement les règles du jeu. Une politique qui paraît vigoureuse à court terme peut engendrer une faiblesse stratégique en épuisant la légitimité, en radicalisant les opposants et en habituant les sociétés à ne plus attendre que la confrontation. La fortune est instable, et les puissants sont souvent les derniers à s’en apercevoir.

Pour l’auteur des Histoires, un orgueil excessif appelle tôt ou tard un retour de bâton. La catastrophe ne vient pas de nulle part : elle se construit, décision après décision, prises dans la certitude. L’hybris appelle la némésis, non pas comme une punition divine, mais comme le renversement préparé par les choix du passé. Hérodote n’est pas naïf : il sait que les États cherchent la sécurité et que les menaces peuvent être bien réelles. Mais il rappelle une exigence simple : le premier devoir d’un dirigeant est de reconnaître les limites. La puissance militaire, la coercition économique, l’endurance idéologique en ont toutes. La fierté nationale, aussi intense soit‑elle, ne les supprime pas ; elle les rend seulement plus faciles à ignorer.


Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de WestmountMag.ca.


Image d’entête : Gerd AltmannPixabay

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Andrew Burlone, co-publisher – WestmountMagazine.ca

Andrew Burlone, coéditeur de WestmountMag.ca, a commencé sa carrière dans les médias au magazine NOUS. Par la suite, il a lancé Visionnaires, où il a occupé le poste de directeur de création pendant plus de 30 ans. Andrew est passionné de culture et de politique, avec un vif intérêt pour les arts visuels et l’architecture.

 



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