Riposte Europe–Canada
aux droits de douane
Convertir chaque coup tarifaire en atout stratégique pour l’économie
Par Andrew Burlone
18 janvier 2026
L’Europe et le Canada doivent faire preuve d’un réalisme brutal : l’époque où des Républicains “raisonnables” contenaient discrètement Donald Trump est révolue, et attendre l’arrivée d’adultes responsables à Washington ne constitue pas une stratégie. À la place, ils doivent mobiliser leur propre pouvoir de marché pour provoquer de la douleur politique là où cela compte vraiment aux États‑Unis : chez les Américains aisés de la classe moyenne supérieure et dans le petit cercle des « amerigarches » dont les fortunes, les routines et les symboles de statut dépendent de la fluidité des voyages transatlantiques, de la finance et de l’accès aux biens européens et canadiens haut de gamme. Ce sont ces groupes qui appellent leurs représentants au Congrès lorsque leur vie est perturbée.
« Brussels hold’em » est une métaphore utilisée par des analystes de la politique européenne pour décrire la manière dont l’UE devrait gérer la coercition économique venue des États‑Unis, en particulier les tarifs à la Trump. L’idée est de traiter la situation comme une partie de poker stratégique jouée depuis Bruxelles : au lieu de réagir de manière émotionnelle à chaque mouvement américain, l’UE dresse sereinement la carte de tous ses atouts – tarifs, Instrument anti‑coercition (ACI), régulations numériques et environnementales, accès au marché unique, règles financières et technologiques – et les joue de façon calculée afin de maximiser sa marge de manœuvre et son pouvoir de dissuasion.
L’Europe et le Canada doivent être réalistes : l’ère des Républicains “raisonnables” freinant Trump est finie, et compter sur des adultes à Washington n’est plus une stratégie.
Si Washington continue d’escalader ou utilise clairement les tarifs comme instrument de coercition, l’UE peut alors enclencher une procédure au titre de l’Instrument anti‑coercition : enquête de la Commission, constat formel de coercition, consultations avec les États‑Unis, puis adoption de « mesures de réaction » qui peuvent aller au‑delà des tarifs pour toucher les services, les marchés publics, la finance et l’investissement.
Dans ce cadre, la force de l’Europe et du Canada réside moins dans le mimétisme vis‑à‑vis des tarifs américains que dans le pouvoir sous‑estimé de leurs outils réglementaires et de marché : durcir les normes de produits, restreindre l’accès aux marchés publics, mobiliser les règles climatiques et chimiques et, si nécessaire, serrer la vis aux technologies et services américains dépendants de leurs marchés. L’objectif est de construire une doctrine cohérente de puissance économique et de jouer sur le long terme : réduire les dépendances, bâtir des leviers asymétriques, puis choisir les moments d’action de façon à rendre la coercition américaine de plus en plus coûteuse et dissuasive, plutôt que de chercher à tout gagner dans un affrontement spectaculaire unique.
Réduire la dépendance à l’Amérique
L’approche la plus efficace consiste, pour l’Europe comme pour le Canada, à ajouter un volet de « rapatriement » à long terme, visant à réduire systématiquement la dépendance vis‑à‑vis des prestataires américains, en particulier dans le numérique, les données et le cloud. Le principe directeur est simple : chaque épisode de coercition économique américaine devrait automatiquement accélérer le déplacement de la demande – cloud, paiements, conseil, défense, services de données haut de gamme – des entreprises américaines vers des alternatives européennes, canadiennes ou d’autres pays.
Dans ce modèle, les outils de lutte contre la coercition et les instruments réglementaires sont conçus pour produire un double dividende. À court terme, ils imposent des coûts ciblés à des intérêts américains dotés d’un réel poids de lobbying à Washington ; à long terme, ils ancrent durablement les « services rapatriés » dans le système, de sorte que chaque crise devienne une occasion de regagner de la souveraineté et des capacités industrielles, plutôt qu’un simple exercice de gestion des dégâts.
Plutôt que d’agir de manière dispersée, l’UE pourrait déployer un mélange calibré de mesures commerciales, de restrictions de voyage et d’outils financiers, qui s’apparentent à des sanctions ciblées combinées à une réponse fondée sur l’Instrument anti‑coercition. Cela impliquerait un accès plus restreint des entreprises américaines aux marchés publics lucratifs, ainsi que des limites sévères imposées aux actifs de luxe et à la mobilité des donateurs, des lobbyistes et des figures économiques proches de Trump. Utilisée en parallèle de politiques plus larges de diversification et de sécurité économique, cette pression peut contribuer à transformer le levier européen en un contrecoup politique interne aux États‑Unis contre les tarifs de Trump.
‘Toute nouvelle pression économique américaine devrait renforcer le mouvement de la demande vers des fournisseurs non américains.
Concrètement, l’Instrument anti‑coercition offre une large palette de réponses, allant des tarifs et quotas aux contrôles à l’exportation, en passant par les restrictions sur les services et les investissements, les interdictions d’accès aux marchés publics, ainsi que des limitations en matière de propriété intellectuelle ou d’accès au marché. Les outils les plus efficaces consistent à restreindre l’accès des grands acteurs technologiques américains aux marchés publics de l’UE, plafonner ou interdire certains services américains dans les secteurs sensibles, déclarer que des domaines critiques comme l’administration publique, la sécurité, l’espace ou les infrastructures de données essentielles doivent être exclusivement desservis par des fournisseurs contrôlés par l’UE, et, progressivement, appliquer des prélèvements spécifiques ou durcir les conditions d’accès pour les grandes plateformes américaines, au point de les rendre de moins en moins attractives que leurs concurrentes européennes.
Cette approche transforme chaque épisode de coercition américaine en déclencheur automatique : à la fois une poussée de réaction intérieure aux États‑Unis et une érosion structurelle de la présence des services américains en Europe. Il ne s’agit plus d’un simple geste ponctuel de représailles, mais d’un rééquilibrage progressif et durable de la relation, où le coût de l’arme tarifaire et des autres instruments économiques augmente avec le temps pour Washington, tandis que l’Europe réduit discrètement ses propres vulnérabilités.
Manier l’ACI avec finesse
Invoquer directement l’ACI contre les États‑Unis serait une démonstration spectaculaire de fermeté, mais comporterait de graves risques économiques, politiques et stratégiques pour l’Europe. L’ampleur même qui rend cet instrument puissant — englobant droits de douane et quotas, contrôles à l’exportation, restrictions de services, limites aux investissements, interdictions de marchés publics et contraintes sur la propriété intellectuelle ou l’accès au marché — en fait un outil dangereux à utiliser contre un partenaire aussi systémique que les États‑Unis, puisque toute initiative de ce type serait presque inévitablement interprétée à Washington comme une invitation à des représailles équivalentes.
Les États‑Unis étant le principal partenaire commercial et d’investissement de l’Union européenne, une contre‑attaque sérieuse viserait probablement les secteurs d’exportation européens à forte valeur ajoutée — automobiles, machines‑outils, produits de luxe, pharmaceutiques et chimiques — ainsi que les entreprises fortement intégrées aux chaînes d’approvisionnement transatlantiques, précisément au moment où ces industries supportent déjà les coûts des transitions écologique et de défense et ont besoin de stabilité pour investir et se diversifier.
‘Invoquer directement l’ACI contre les États‑Unis comporte de graves risques économiques, politiques et stratégiques pour l’Europe.’
Au‑delà de l’exposition économique directe, il existe une dimension liée à l’alliance et un risque réputationnel à long terme. Passer d’une logique de dissuasion à l’application concrète de mesures de l’ACI contre Washington reviendrait à normaliser une mentalité de guerre commerciale au sein d’un partenariat de sécurité pourtant essentiel, risquant d’affaiblir la coopération en matière de sanctions, de défense, de politique climatique et de normes technologiques — domaines dans lesquels les intérêts européens dépendent souvent d’un alignement avec les États‑Unis. En interne, comme l’ACI repose sur la majorité qualifiée et accorde une large marge de manœuvre à la Commission, une confrontation avec les États‑Unis pourrait accentuer les clivages entre les États‑membres plus protectionnistes et les économies tournées vers l’exportation et proches du marché américain, ce qui renforcerait la politisation de la politique commerciale de l’UE.
À long terme, un recours répété ou très visible à l’ACI contre Washington inciterait également les entreprises et décideurs américains à se détourner des marchés européens, accélérant la fragmentation des régimes commerciaux et réglementaires d’une manière qui pénaliserait de façon disproportionnée un bloc de taille moyenne et dépendant du commerce comme l’UE. Ce risque serait encore accru si l’instrument venait à être perçu non plus comme un bouclier contre la coercition économique de rivaux, mais comme une sorte de « bazooka commercial » principalement dirigé contre des partenaires démocratiques, sapant la capacité de l’Europe à fédérer des coalitions face à de véritables formes de coercition de la part de puissances plus hostiles.
Trois piliers pour une stratégie à long terme
Pour l’Europe comme pour le Canada, la voie la plus judicieuse n’est pas de « surenchérir en droits de douane » face à Washington, mais de combiner des contre‑mesures ciblées et soigneusement calibrées avec une diversification à long terme. Le modèle européen émergent consiste à engager d’abord des négociations fermes, tout en les appuyant par un ensemble crédible de contre‑droits de douane, d’instruments anti‑coercition et de points de pression sur les services et les grandes entreprises technologiques américaines — chaque confrontation servant à réduire la dépendance stratégique à l’égard des intrants et des infrastructures américaines. Le Canada suit une approche similaire, à une échelle plus modeste : assortir les droits de douane américains de contre‑mesures bien choisies, rester conforme aux règles de l’OMC, et soutenir ses propres entreprises par des reports d’impôts, un appui en liquidités et des aides ciblées jusqu’à ce qu’un accord permette de rétablir un commerce plus normal.
En pratique, cette stratégie repose sur trois piliers complémentaires. Le premier est celui de la représaille calibrée, non de la sur‑réaction : au lieu de riposter de manière impulsive, l’Europe et le Canada élaborent des listes de produits soumis à droits de douane équivalents en valeur aux mesures américaines, mais ciblant des biens pour lesquels il existe de nombreux fournisseurs alternatifs et qui touchent des secteurs politiquement sensibles dans des circonscriptions clés des États‑Unis, créant ainsi une incitation à négocier plutôt qu’un prétexte à l’escalade. Le deuxième pilier est celui du levier structurel : un durcissement des règles s’appliquant aux technologies, aux services, aux marchés publics et à l’accès aux investissements américains. C’est la logique du « Brussels hold’em » : signifier à Washington que si le commerce devient une arme, l’Europe réorientera lentement ses services et ses chaînes d’approvisionnement critiques, rapatriant ainsi son autonomie et érodant progressivement l’effet de levier américain.
‘La voie la plus avisée n’est pas de surenchérir en droits de douane face à Washington, mais de combiner des contre‑mesures ciblées et soigneusement calibrées avec une diversification à long terme.’
Le troisième pilier repose sur des amortisseurs internes et la diversification, qui transforment la douleur à court terme en force à long terme. L’Europe et le Canada associent des contre‑mesures ciblées mais percutantes à des dispositifs d’allègement tarifaire, des soutiens à la liquidité et des politiques plus larges de sécurité économique qui protègent les travailleurs et les entreprises pendant leur désengagement progressif d’une dépendance à sens unique vis‑à‑vis des États‑Unis. Ainsi, chaque nouvel affrontement tarifaire devient moins une crise qu’un accélérateur : le choc immédiat est amorti, et les économies sous‑jacentes avancent d’un pas vers une position plus résiliente, de plus en plus difficile à soumettre aux mêmes instruments de pression de Washington.
Ensemble, ces démarches esquissent une nouvelle forme de rapport de force transatlantique : une posture dans laquelle l’Europe et le Canada refusent tout autant de jouer les punching‑balls que de faire exploser la relation. Au lieu de cela, ils transforment chaque choc tarifaire américain en levier : ils resserrent le contrôle de l’accès à leurs marchés, réduisent progressivement les dépendances unilatérales et déplacent silencieusement l’équilibre pour qu’avec le temps, l’arme commerciale se retourne davantage contre Washington que contre eux.
Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de WestmountMag.ca.
Image d’entête : MicroStockHub
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Andrew Burlone, cofondateur de WestmountMag.ca, a commencé sa carrière dans les médias au magazine NOUS. Par la suite, il a lancé Visionnaires, où il a occupé le poste de directeur de création pendant plus de 30 ans. Andrew est passionné de culture et de politique, avec un vif intérêt pour les arts visuels et l’architecture.



