La crise du Groenland:
Trump bat en retraite
Les alliés nordiques de l’OTAN peuvent assurer la souveraineté de l’Arctique
Par Irwin Rapoport
En l’espace de quelques heures, le président américain Donald Trump est revenu à deux reprises sur sa menace d’envahir et d’annexer le Groenland, territoire autonome du Royaume de Danemark. Son obsession pour l’acquisition de l’île a dominé l’actualité pendant des semaines avant Davos, inquiétant les alliés de l’OTAN et menaçant l’ordre international fondé sur des règles, et dirigé par les États‑Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le premier recul a eu lieu lors de son discours au Forum économique mondial, lorsque le président Trump a brusquement mis de côté son projet de s’emparer de la plus grande île du monde, située entre le Canada et l’Europe. Il s’est vanté que les États‑Unis pourraient recourir à la force et qu’ils seraient impossibles à arrêter, pour aussitôt assurer qu’il n’en userait pas et réclamer plutôt l’ouverture de négociations pour que les États‑Unis acquièrent le Groenland.
Trump a soutenu que seuls les États‑Unis pouvaient protéger, développer et mettre en valeur ce « gigantesque bloc de glace ».
Quelques heures plus tard, Donald Trump a effectué un deuxième recul sur Truth Social, annulant sa menace d’imposer des tarifs douaniers à huit pays européens, dont le Danemark, le Royaume‑Uni, l’Allemagne, la Suède, la Norvège et la Finlande, des États qui avaient déployé des troupes et des moyens pour renforcer la défense du Groenland et soutenir sa souveraineté, ce qui a déclenché la fureur du président.
Après une rencontre jugée « très productive » avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, M. Trump a annoncé un vague « cadre pour un accord futur » au sujet du Groenland et de l’Arctique et s’en est servi comme prétexte pour annuler les tarifs prévus pour le 1er février. Il a aussi indiqué que de futures discussions porteraient sur un projet de défense antimissile appelé Golden Dome impliquant le Groenland, et confié au vice‑président J.D. Vance, au secrétaire d’État Marco Rubio et à d’autres responsables chargés de négocier et de lui rendre compte directement.
Sans surprise, M. Trump n’a fourni aucun détail concret, ni échéancier, ni engagement contraignant pour ce prétendu cadre arctique, fidèle à ses « concepts de plan » comme pour la santé ou la Syrie. Des rumeurs qui circulent dans les milieux diplomatiques évoquent de possibles baux à long terme ou un élargissement des droits des bases américaines, mais rien n’a été confirmé publiquement.
Trump a justifié son désir de prendre possession du Groenland en affirmant qu’une hégémonie américaine totale était essentielle à la sécurité des États‑Unis et du monde, parce que la Russie et la Chine auraient, selon lui, des navires massés au large, prêts à s’emparer de l’île. En réalité, il n’existe aucune preuve crédible de flottes chinoises ou russes stationnées au large des côtes groenlandaises, et la navigation dans les eaux arctiques environnantes — à l’est, à l’ouest, au nord comme au sud — reste périlleuse la majeure partie de l’année.
‘M. Trump a évoqué le cadre d’un futur accord sur le Groenland et l’Arctique et s’en est servi comme prétexte pour annuler les tarifs prévus.’
Il en va de même pour l’ensemble du bassin arctique, de l’Alaska à la Norvège, où la glace, les tempêtes et le manque d’infrastructures rendent très risquées les opérations amphibies de grande envergure. La population du Groenland, d’environ 57 000 habitants, majoritairement inuite, affirme depuis longtemps que son pays n’est pas à vendre, et les grandes manifestations récentes à Nuuk et dans plusieurs villes danoises ont transmis ce message directement à Trump et à son entourage.
Cette crise a été fabriquée de toutes pièces par l’administration Trump, mais lorsque les dirigeants européens et les partenaires de l’OTAN ont fait front commun et l’ont confronté, le président américain a reculé. Le discours posé du premier ministre canadien Mark Carney à Davos a cristallisé l’opposition mondiale aux vélléités de Trump et a contribué à faire du Canada une voix centrale parmi les puissances moyennes décidées à tenir tête à une administration américaine devenue hors de contrôle. Ce discours a suscité de nombreux commentaires chez les analystes américains, qui y ont vu un tournant dans la manière dont les alliés répondent aux tactiques de coercition de Trump.
La colère de Trump à l’égard de Carney ne faisait aucun doute. Dans ses propos à Davos, il s’est plaint que « le Canada reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part » et a affirmé que « le Canada survit grâce aux États‑Unis », avertissant Carney de « s’en souvenir » la prochaine fois qu’il prendrait la parole. Des responsables canadiens et européens, ainsi que des critiques américains, y ont vu un nouvel exemple de la manière dont Trump instrumentalise les alliances et exige une gratitude publique totale en guise de tribut, au lieu de traiter ses partenaires comme des égaux souverains.
‘En réalité, il n’existe aucune preuve crédible de flottes chinoises ou russes stationnées au large des côtes groenlandaises.‘
Tout ce bras de fer renvoie à une question plus profonde : comment assurer la souveraineté arctique et la sécurité des routes maritimes sans déclencher un conflit entre grandes puissances ? Avec la fonte des glaces due au réchauffement climatique, le passage du Nord‑Ouest pourrait être navigable plus longtemps, voire certaines années pratiquement sans interruption.
Pour gérer ce tournant, une solution simple et relativement peu coûteuse existe : les États‑Unis, le Canada, le Danemark et l’OTAN devraient encadrer conjointement l’accès au passage du Nord‑Ouest et aux eaux arctiques voisines, afin de contrôler le trafic, de faire respecter les règles et de protéger ce milieu fragile.
Pour que ce dispositif fonctionne, Washington doit d’abord concéder certains points clés. Le principal est la reconnaissance officielle de la souveraineté du Canada sur l’Archipel arctique canadien, un vaste ensemble de plus de 36 000 îles, couvrant environ 1,42 million de kilomètres carrés et représentant une grande partie du Nunavut et des Territoires du Nord‑Ouest.
La Grande‑Bretagne a cédé cette région au Canada en 1870, après la vente des terres de la Compagnie de la Baie d’Hudson, ce qui a considérablement agrandi le jeune pays et lui a donné une présence majeure dans l’Arctique. Pourtant, à ce jour, les États‑Unis refusent encore de reconnaître le contrôle canadien complet sur les eaux du passage du Nord‑Ouest, qu’ils considèrent comme un détroit international ouvert à la navigation mondiale.
‘Trump s’est plaint que « le Canada reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part » et a déclaré que « le Canada ne survit que grâce aux États‑Unis.‘
La position américaine est depuis longtemps critiquée par des stratèges lucides. Dans un article publié en 2021 pour l’Institute for Peace and Diplomacy, le Dr Christopher Mott soutient qu’un passage du Nord‑Ouest internationalisé permettrait non seulement aux États‑Unis, mais aussi à des rivaux comme la Russie et la Chine d’y faire transiter des navires de guerre et des bâtiments de renseignement au cœur de l’Arctique nord‑américain.
Un tel scénario accroîtrait les risques de sécurité pour le Canada comme pour les États‑Unis, encouragerait la militarisation et pourrait déclencher une course aux armements dans l’Arctique aux conséquences environnementales désastreuses. Mott estime qu’il vaudrait mieux considérer le passage comme une zone environnementale protégée entièrement sous contrôle canadien. La Marine canadienne gérerait l’accès et constituerait une ligne de défense nord plus solide, comme le canal de Panama, étroitement contrôlé, au sud.
Washington, sous Trump et Rubio, ne montre aucun intérêt pour cette approche, même si elle correspond à leur objectif affiché de tenir l’activité militaire chinoise et russe à distance de l’Amérique du Nord. Tout accord durable sur l’Arctique doit toutefois respecter les frontières du Groenland. En vertu de son accord de défense de 1951 avec le Danemark, les États‑Unis disposent déjà de larges droits militaires au Groenland, y compris la possibilité d’y établir des bases et d’y mener des opérations de ressources et de surveillance.
Au plus fort de la guerre froide, les États‑Unis géraient 17 installations au Groenland, avec près de 10 000 membres du personnel ; aujourd’hui, ils n’y exploitent plus que la base spatiale de Pituffik (anciennement Thulé), sur la côte nord‑ouest, où servent environ 150 militaires relevant de l’U.S. Space Force et d’unités associées.
Un cadre arctique réaliste, fondé sur l’alliance, pourrait être mis en place rapidement si les États‑Unis reconnaissaient explicitement à la fois la souveraineté arctique du Canada et l’inviolabilité du Groenland au sein du Royaume de Danemark. Au cœur de ce dispositif, chaque navire souhaitant emprunter le passage du Nord‑Ouest ou les voies arctiques adjacentes serait tenu d’obtenir une autorisation auprès d’un organisme conjoint contrôlé par les États‑Unis, le Canada et le Danemark, avec l’OTAN en tant que partenaire institutionnel.
‘Au plus fort de la guerre froide, les États‑Unis géraient 17 installations au Groenland, avec près de 10 000 membres du personnel.‘
À l’ouest du continent, du détroit de Béring jusqu’à la frontière canado‑américaine, les patrouilles navales et aériennes américaines seraient renforcées par des navires et des avions canadiens. À l’est, des bâtiments de l’OTAN et des avions de patrouille en provenance des États‑Unis, du Canada, du Danemark, du Royaume‑Uni, de l’Allemagne et d’autres alliés surveilleraient les accès par la baie de Baffin, le détroit de Davis et la mer du Labrador. Les bases aériennes et les installations navales existantes pourraient être modernisées, et des flottes de drones assureraient une surveillance continue des points névralgiques.
Les sous‑marins représentent un défi plus complexe : des unités russes et chinoises opèrent déjà dans l’Arctique, au large des côtes nord‑américaines, ainsi que dans la mer du Nord et en Méditerranée. La péninsule de Kola, sur la mer de Barents, abrite des bases navales clés — comme Zapadnaya Litsa, Gadzhiyevo et Okolnaya — qui permettent aux sous‑marins et aux navires russes de se déployer vers le sud. Les forces sous‑marines américaines auraient besoin d’un coûteux réseau de capteurs sonores sous‑marins, alors que les navires de surface dans les eaux arctiques contrôlées par l’OTAN ne disposent d’aucun camouflage comparable et sont beaucoup plus faciles à repérer.
L’histoire montre pourquoi la prudence est indispensable. La quête du passage du Nord‑Ouest, engagée à la fin du XVIᵉ siècle, a eu son lot de drames, comme l’expédition Franklin, dont les navires n’ont été retrouvés que des siècles plus tard. Aujourd’hui encore, même lorsque le passage est partiellement libre de glace, la navigation reste périlleuse en raison des tempêtes, des glaces et des capacités limitées de recherche et de sauvetage. Un déversement de pétrole majeur dans cette région fragile causerait probablement des dommages irréversibles aux écosystèmes arctiques. Les assureurs comme Lloyd’s de Londres ont bien saisi ces risques et imposent des primes élevées, ce qui limite déjà le trafic et rend plus acceptable l’instauration de règles strictes.
En cas de tentative d’invasion conventionnelle, les satellites et les moyens de surveillance alliés détecteraient rapidement toute grande flotte de surface russe ou chinoise se dirigeant vers le Groenland ou l’Arctique canadien, qu’elle passe par la route du Nord‑Est, le long des côtes arctiques russes, ou par le détroit de Béring après avoir traversé le Pacifique Nord. Une telle force serait suivie dès son appareillage et interceptée bien avant d’atteindre ses objectifs, surtout compte tenu de la brièveté de l’été arctique et des conditions extrêmes de l’hiver.
‘Un cadre arctique réaliste pourrait être mis en place rapidement si les États‑Unis reconnaissaient explicitement à la fois la souveraineté canadienne et l’inviolabilité du Groenland.’
Toute tentative d’approche par l’Atlantique vers le Groenland, en passant par le détroit du Danemark ou en contournant l’Islande, subirait le même sort. Pour ces raisons, les cauchemars de Trump sur des armadas surgissant soudainement au large des côtes groenlandaises restent ce qu’ils sont : des fantasmes, utiles pour alimenter la peur, mais déconnectés de la réalité militaire.
Ce plan de coopération arctique pourrait‑il voir le jour sous Trump? C’est très peu probable. Sa vision du monde repose sur la domination plutôt que sur la souveraineté partagée, et cet épisode groenlandais a déjà mis en lumière sa compréhension limitée des réalités régionales et de la politique d’alliance. En revanche, une future administration américaine décidée à rétablir la confiance avec ses alliés pourrait saisir cette occasion, reconnaître la souveraineté du Canada et du Danemark, intégrer pleinement l’OTAN à la gouvernance de l’Arctique et transformer le passage du Nord‑Ouest en zone tampon cogérée et protégée sur le plan environnemental, ce qui renforcerait plutôt que de miner la sécurité nord‑américaine.
Note : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur et ne reflètent pas celles de WestmountMag.ca ni de ses éditeurs.
Image d’entête : Stein Egil Liland – Pexels
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Irwin Rapoport est un journaliste indépendant et un militant communautaire de Westmount, titulaire d’un baccalauréat en histoire et en science politique de l’Université Concordia. Il écrit abondamment sur la politique locale, l’éducation et les enjeux environnementaux, et promeut un discours public éclairé ainsi que la démocratie locale à travers ses écrits et son activisme.


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