Des caprices tarifaires
au commerce réglementé
Le Canada, un pont commercial entre l’Europe, le Pacifique et l’Amérique du Nord
Révisé le 2 mars 2026
Suite aux dernières gesticulations tarifaires de Donald Trump, il est facile pour les Canadiens de regarder vers le sud et de manquer l’enjeu plus large qui se dessine à l’horizon. Tandis que Washington transforme le commerce en un spectacle de doléances diffusé en continu sur les réseaux sociaux, un projet plus discret prend forme entre Bruxelles, Tokyo, Ottawa et une douzaine d’autres capitales : un espace économique émergent reliant l’Union européenne et le bloc transpacifique, connu sous le nom de CPTPP, dans lequel le premier ministre canadien Mark Carney joue un rôle déterminant.
Tandis que Washington transforme le commerce en un spectacle de doléances diffusé en continu sur les réseaux sociaux, un projet plus discret prend forme entre Bruxelles, Tokyo, Ottawa et une douzaine d’autres capitales.
D’un côté, les tarifs sont utilisés comme un théâtre politique. De l’autre, les ministres du Commerce et des Affaires étrangères conçoivent ce qui pourrait devenir un méga‑marché représentant environ 40% du PIB mondial, reliant les chaînes d’approvisionnement du Québec à Osaka jusqu’à Francfort. Le pari est clair : si les États‑Unis persistent à faire de l’accès à leur marché une arme, les puissances moyennes construiront un réseau alternatif de règles et de routes afin de ne plus être à la merci de l’humeur changeante du Bureau ovale.
Le point de départ est concret plutôt que spéculatif. L’Union européenne et les membres de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste ont déjà établi un dialogue formel sur le commerce et l’investissement. Le projet peut paraître technocratique, mais l’ambition ne l’est pas. Plutôt qu’un traité unique et spectaculaire, il s’agit d’un effort progressif visant à harmoniser les normes, à faciliter les flux d’investissement et à renforcer les chaînes d’approvisionnement entre deux blocs déjà profondément interconnectés. La plupart des économies du CPTPP ont des accords de libre‑échange avec l’UE, et le Canada, lui, est simultanément lié à l’AECG avec l’Europe, au CPTPP à travers le Pacifique et à l’ACEUM en Amérique du Nord. Pris ensemble, ces éléments expliquent pourquoi cette architecture émergente compte bien davantage que la dernière envolée tarifaire sur les réseaux sociaux.
Des chaînes d’approvisionnement intégrées peuvent sembler relever du jargon de spécialiste, mais la réalité est très tangible. Il s’agit de l’endroit où les pièces d’automobile sont embouties, où les puces de téléphone sont conçues, et où les minéraux destinés aux futures batteries de véhicules électriques sont extraits et transformés. Imaginez un bloc de graphite ou de lithium québécois expédié dans une usine japonaise pour y être transformé, puis intégré à des batteries assemblées dans une usine polonaise, installées ensuite dans des véhicules vendus partout en Europe et, sous des règles d’origine favorables, réexportés vers l’Amérique du Nord. Plus l’Union européenne et le CPTPP harmonisent leurs règles et reconnaissent leurs normes respectives, plus il devient facile pour les entreprises de faire circuler la valeur le long de cette chaîne sans être freinées par des tarifs ou des barrières réglementaires.
Dans un tel système, les tarifs perdent une grande partie de leur force en tant qu’instruments bruts et se transforment en obstacles à contourner. Si Washington impose un nouveau droit sur une catégorie donnée d’importations, les producteurs insérés dans un réseau UE–CPTPP peuvent réacheminer la production, réétiqueter l’origine et redéployer les investissements. Rien de tout cela ne rend les États‑Unis hors de propos ; leur marché demeure trop vaste et trop central pour cela. Mais cela réduit leur capacité à contraindre leurs partenaires par le commerce à mesure que ces derniers se dotent d’alternatives crédibles. Pour des pays comme le Canada, désormais habitués à composer avec les susceptibilités d’un voisin imprévisible, il s’agit d’un avantage très réel.
‘La plupart des économies membres du CPTPP ont des accords de libre‑échange avec l’UE, et le Canada est le seul à être simultanément enchâssé dans l’AECG avec l’Europe, le CPTPP à travers le Pacifique et l’ACEUM en Amérique du Nord.’
Mark Carney s’insère naturellement dans ce tableau. Pendant des années, il a conseillé d’autres pays sur la manière de gérer leur économie, de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre jusqu’aux tribunes du Forum économique mondial de Davos. Ses thèmes sont restés constants : la fragilité de la finance mondiale, la nécessité d’intégrer le risque climatique dans les prévisions économiques, ainsi que les vulnérabilités liées aux actifs échoués et aux chaînes d’approvisionnement fragiles. En tant que premier ministre, il n’a pas renié cette analyse ; il l’a traduite en un programme de gouvernement. Un Canada dirigé par Carney est un pays qui se voit comme un carrefour autonome au sein d’un système plus vaste plutôt que comme un appendice subalterne d’une puissance dominante.
Sur le plan structurel, le Canada est bien placé pour jouer ce rôle. Il fait partie des rares économies dotées d’accords commerciaux profonds et modernes couvrant l’Europe, le Pacifique et l’Amérique du Nord. Il dispose de minéraux critiques et d’énergie recherchés par ses alliés, de l’infrastructure financière et juridique à laquelle les investisseurs mondiaux font confiance, et d’une stabilité politique de plus en plus rare. Le gouvernement Carney présente cela moins comme une réponse aux tarifs américains imprévisibles que comme un projet national : réduire les barrières intérieures, accélérer les infrastructures et les procédures d’autorisation, et arrimer le Canada à un réseau plus dense d’économies partageant les mêmes affinités, de façon à ce que la volatilité dans une seule capitale fasse moins mal.
Il faut, pour être clair, une bonne dose de projection pour faire de Carney le chef de file de ce méga‑bloc émergent. Le processus UE–CPTPP est porté par de nombreuses mains, dont la plupart sont des technocrates non élus qui passent leur vie dans des salles de réunion sans fenêtres. La résistance à une libéralisation plus poussée traverse l’Europe et l’Asie, tout comme ici. Personne n’a signé pour un nouveau super‑bloc clinquant, avec drapeau et hymne. Ce qui existe réellement, c’est une intention : verrouiller la résilience des chaînes d’approvisionnement, des règles communes en matière numérique et des protections réciproques pour les investissements entre des économies qui continuent, globalement, de préférer un ordre fondé sur des règles à un monde de rapports de force à nu.
Reste le test de réalité canadien. Malgré tous les discours sur les plaques tournantes et les carrefours, nous vivons dans un pays où il peut falloir une décennie pour obtenir les permis nécessaires à l’ouverture d’une mine, d’un oléoduc ou même d’un grand projet immobilier. Les barrières interprovinciales minent les gains d’efficacité que nos accords internationaux sont censés amplifier. Les électeurs sont, à juste titre, méfiants quand les élites promettent que la prochaine vague de mondialisation finira par jouer en leur faveur, après des années de stagnation des salaires, d’envolée des coûts du logement et de dégradation des services publics. Une doctrine Carney qui semble brillante à Genève s’effondrera très vite si elle ne parvient pas à obtenir des résultats tangibles à Granby ou à Saskatoon.
‘Pendant des années, Mark Carney a conseillé d’autres pays sur la manière de gérer leur économie, de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre jusqu’aux tribunes du Forum économique mondial de Davos.’
C’est là le risque central de cette entreprise. Nous pouvons parler comme si le Canada était un acteur pivot tout en continuant d’agir comme s’il était périphérique. Nous pouvons publier des communiqués sur les minéraux critiques et les corridors de défense industrielle alors que nos infrastructures ploient sous le poids de capacités dépassées. Nous pouvons promouvoir le Canada comme partenaire fiable dans les chaînes d’approvisionnement mondiales alors que les investisseurs se heurtent encore à un maquis d’obstacles réglementaires denses et imprévisibles. Si nous voulons vraiment tirer parti d’un espace économique de type UE–CPTPP, il nous faudra faire quelque chose que les Canadiens n’ont pas fait depuis longtemps : agir avec urgence chez nous.
Ce qui nous ramène aux tarifs de Trump. Ils se prêtent bien au spectacle en ligne, où l’indignation se propage instantanément. Le travail de construction d’alliances et de règles alternatives paraît bien plus fastidieux. Il n’y a pas de mots‑clics pour la reconnaissance mutuelle des normes, ni de publications virales sur les clauses de protection des investissements. Et pourtant, c’est là que se jouera notre prospérité au cours de la prochaine décennie. Soit nous contribuons à bâtir un système commercial qui rend les colères moins décisives, soit nous passerons une génération de plus à réagir au prochain sursaut de Washington.
Les Canadiens ne sont pas condamnés à rester des spectateurs. Par l’histoire et par nos choix, nous sommes intégrés à presque toutes les composantes du nouvel ordre économique : le marché unique européen, le partenariat transpacifique et la base manufacturière nord‑américaine. Peu de pays occupent une position aussi transversale. C’est un avantage à condition de savoir bien s’en servir.
Nous pouvons utiliser cette position pour contribuer à un ordre mondial plus résilient, ou la gaspiller en restant prisonniers de nos habitudes et de nos peurs. Le prochain chapitre de la mondialisation ne se fera pas sous les projecteurs ; il se construira discrètement, à travers les ententes et les normes qui relient les économies entre elles. Quand cela arrivera, le Canada sera soit prêt — soit laissé pour compte, à se demander comment le carrefour qu’il occupait est devenu une simple escale.
Image d’entête : Michael Petersen – Pexels

Andrew Burlone, co-éditeur de WestmountMag.ca, a commencé sa carrière dans les médias au magazine NOUS. Par la suite, il a cofondé Visionnaires, où il a occupé le poste de directeur de création pendant plus de 30 ans. Andrew est passionné de culture et de politique, avec un vif intérêt pour les arts visuels et l’architecture.


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