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Quand la répression
devient téléréalité

Caméras, manifestants et journalistes braquent un regard implacable sur le pouvoir

Par Irwin Rapoport

4 février 2026

L’infirmier aux soins intensifs Alex Pretti a été abattu à Minneapolis, le 24 janvier, après avoir été violemment plaqué au sol par des agents d’ICE et de la Border Patrol, dont deux ont lui tiré dix balles dans la poitrine à bout portant. Il filmait leurs interventions dans le cadre de l’opération Metro Surge, pour laquelle avaient été déployés des milliers d’agents fédéraux dans cette ville du Minnesota, officiellement pour cibler « les pires parmi les pires » des migrants sans statut ou en situation irrégulière. En voyant une femme projetée au sol par des agents, Pretti s’était précipité pour l’aide et pour vérifier si elle avait été blessée. Quelques secondes plus tard, il était mort.

Ce qui aurait pu n’être qu’un acte anonyme de violence d’État est devenu un moment charnière, parce que les caméras tournaient déjà. Des manifestants opposés à ICE filmaient la scène sous plusieurs angles, captant non seulement la fusillade, mais aussi les secondes avant et après : la ruée des agents, la panique dans la foule, la formation d’un cordon et les tirs de gaz lacrymogènes et de balles au poivre sur des centaines de manifestants. En quelques minutes, les images sont parvenues à la chaîne MS Now, où Ali Velshi a interrompu son émission pour diffuser la vidéo de la mise à mort et de ses suites immédiates, en parallèle avec des plans en direct des équipes sur le terrain. Des images brutes, dérangeantes, et impossibles à maquiller par le discours officiel.

Ce matin‑là, le monde a été témoin d’un moment historique, et les médias d’information – surtout les chaînes de télévision – ont été à la hauteur pour empêcher que cette atrocité ne soit étouffée.

À mesure que la nouvelle de la mort de Pretti se répandait, les habitants de Minneapolis ont afflué dans les rues près des lieux, non seulement pour faire leur deuil et exprimer leur colère, mais aussi pour continuer à témoigner. Beaucoup sont arrivés téléphone en main, filmant la foule, les agents, les discours et les face‑à‑face tendus qui ont suivi. La veille, plus de 15 000 personnes avaient déjà marché contre l’opération, qui avait arrêté plus de 3 000 personnes – la plupart sans casier judiciaire – et en avait envoyé un grand nombre directement dans des centres de détention publics et privés, souvent éloignés. Le meurtre a transformé ce malaise diffus en indignation aiguë, et les images ont empêché qu’on réduise l’affaire à une simple ligne dans un communiqué.

Les responsables locaux ont été forcés de réagir. Le maire de Minneapolis, Jacob Frey, a rapidement tenu une conférence de presse pour condamner le meurtre et un schéma de violence répétée, et pour exiger que le président Donald Trump retire les agents d’ICE et de la Border Patrol de sa ville et de son État. Cette demande avait du poids, car le public avait vu les faits de ses propres yeux. Ce n’était plus la parole des uns contre celle des autres, mais un affrontement entre déclarations officielles et preuves en haute définition. Depuis le 24 janvier, des centaines de millions de personnes ont vu la vidéo de la fusillade et entendu les mensonges relayés par l’administration Trump.

À partir de là, l’affrontement autour de la vérité ne portait plus sur la question de savoir si les événements avaient eu lieu, mais sur la manière de les interpréter. Les responsables de l’administration Trump et des commentateurs conservateurs proches du mouvement MAGA, sur Fox News et Newsmax, se sont empressés de fabriquer un contre‑récit. Ils ont qualifié Pretti de « terroriste intérieur », affirmé qu’il brandissait une arme et soutenu que les agents avaient tiré en légitime défense. À une autre époque, ce cadrage aurait pu s’imposer : de nombreux lecteurs et téléspectateurs n’auraient eu aucun autre récit auquel se fier. Cette fois, des centaines de millions de personnes avaient accès aux enregistrements bruts eux‑mêmes. Les extraits ont circulé en ligne, ont été ralentis, agrandis, analysés. Plus les gens regardaient, moins la version officielle paraissait crédible.

Une dynamique similaire s’était déjà produite plus tôt dans le mois. Le 7 janvier, Renée Nicole Macklin Good, une Américaine de 37 ans et mère de trois enfants, a été abattue par l’agent d’ICE Jonathan Ross alors qu’elle s’éloignait lentement du lieu d’une descente dans son quartier de banlieue. Les autorités l’ont aussitôt présentée comme une meurtrière en puissance qui aurait « armé » sa voiture. Mais des manifestants avaient filmé la scène sous plusieurs angles, saisissant la trajectoire de son véhicule, la position des agents et le moment précis des tirs. Leurs enregistrements contredisaient l’affirmation selon laquelle Ross et ses collègues se trouvaient en danger de mort imminent. Lorsque le DHS a ensuite diffusé une vidéo tournée du point de vue de Ross pour tenter de justifier ses actes, le public a pu la comparer aux images citoyennes déjà en circulation. Loin de l’innocenter, la vidéo officielle a mis en évidence le caractère disproportionné et chaotique de l’intervention.

Ensemble, les morts de Pretti et de Good – et la blessure d’un migrant vénézuélien touché par balles alors qu’il tentait de rentrer chez lui – révèlent un schéma constant : les agents arrêtent d’abord et posent les questions ensuite, ignorent les pièces d’identité et ciblent les personnes selon la couleur de leur peau, leur accent ou leur quartier. Plus de 170 citoyens américains ont été pris dans ces rafles, certains détenus pendant quelques heures, d’autres pendant plusieurs jours. Les vidéos des morts de Good et de Pretti sont difficiles à regarder, mais elles sont essentielles pour mettre à nu la campagne de déportation de masse de Donald Trump, orchestrée par son responsable des politiques et conseiller à la sécurité intérieure, Stephen Miller, figure de longue date de l’extrême droite nationaliste blanche.

Cette chaîne de « témoignages » existe parce que des gens ordinaires ont refusé de détourner le regard. Les Minnesotains, en particulier, ont développé une véritable culture de réponse visuelle rapide. Lorsqu’une descente est annoncée – par messages texte, discussions chiffrées ou réseaux sociaux – les gens se rassemblent sur place, non seulement pour manifester, mais aussi pour documenter. Ils filment les agents entrant dans les immeubles et les lieux de travail, arrêtant des voitures, interrogeant des passants. Ils enregistrent les numéros de matricule, les véhicules de patrouille et les visages des personnes emmenées. Ils mettent les vidéos en ligne en temps réel et les transmettent à des journalistes et à des avocats. Il est désormais rare que ces opérations se déroulent sans caméras ni témoins sur place.

‘Chaque incident aurait autrefois pu disparaître dans des dossiers administratifs et des rapports internes. Aujourd’hui, beaucoup laissent derrière eux une trace vidéo qu’il est difficile d’effacer.’

Les Minnesotains continuent d’affronter un froid glacial pour organiser de grandes manifestations, suivre les patrouilles d’ICE et être présents lors des opérations. Des milliers d’entre eux ont tenu tête à ICE, en s’organisant à l’échelle locale pour protéger leurs voisins contre les arrestations et les disparitions, et en utilisant leurs téléphones intelligents avec une grande maîtrise pour filmer les interventions et diffuser ces preuves cruciales en ligne et aux médias. Dès qu’une alerte est lancée, l’information circule rapidement par messages texte et sur les réseaux sociaux, au point qu’il est désormais extrêmement rare qu’ICE mène une descente dans des logements ou des commerces sans caméras allumées et témoins sur place.

Dans certains cas, la présence de caméras et de foules a poussé des agents à reculer, à renoncer à des fouilles ou à relâcher des personnes qu’ils auraient autrement détenues. Dans d’autres, les vidéos ont fourni des preuves essentielles dans des procès et des plaintes officielles, sapant les versions des autorités et appuyant les témoignages de victimes d’abus. Documenter crée un rapport de force. Ce qui aurait pu n’être présenté que comme un débat abstrait sur la « sécurité aux frontières » ou « la loi et l’ordre » s’accompagne désormais d’images indélébiles d’infirmiers, de mères et de voisins ensanglantés dans les rues et les stationnements. Ces images ont contribué à faire de ces homicides un enjeu majeur de la campagne des élections de mi‑mandat, obligeant les candidats à se positionner clairement et influençant l’opinion publique bien au‑delà du Minnesota.

Although ICE agents threaten witnesses with arrest, watchlists, and intimidation with loaded weapons, the number of citizens who openly defy such authoritarian tactics continues to grow. The resistance is contagious and spreading. Only a few days ago, ICE called off Operation Catch of the Day in Maine, targeting Somali and other immigrant communities. Inspired by Minnesotans, Maine residents responded accordingly. A local television report—Portland man files legal claim against DHS after encounter with ICE agents—describes how a Portland resident is suing the federal government for intimidation and threats after he followed ICE vehicles.

La répression menée par ICE a ravivé les tensions du côté canadien lorsque le Department of Homeland Security (DHS) a déployé des agents d’ICE le long de la frontière entre le Nouveau‑Brunswick et le Maine. À Vancouver, des manifestants se sont rassemblés devant le siège social de Hootsuite, qui avait fourni des services de médias sociaux à ICE, puis, plus tard dans la journée, devant les bureaux du Jim Pattison Group, qu’ils ont réussi à convaincre de renoncer à la vente projetée d’un vaste entrepôt en Virginie destiné à accueillir des détenus d’ICE. La mort de Good a déclenché une vague d’opposition à Minneapolis et partout aux États‑Unis, donnant un nouvel élan aux campagnes déjà en cours dans des villes comme Chicago, Los Angeles et Portland.

Bien sûr, la visibilité ne garantit pas la justice. Une campagne de sociofinancement a déjà récolté plus d’un million de dollars pour Jonathan Ross, et des écosystèmes médiatiques réactionnaires continuent de présenter les victimes comme des menaces et les agents comme des héros. Il existe toujours un risque que l’exposition répétée à la violence – surtout lorsqu’elle est transformée en clips à partager – finisse par anesthésier le public ou par réduire la souffrance à un simple produit de consommation. La frontière entre documentation et voyeurisme est mince. Pourtant, sans preuves visuelles, la version de l’État aurait de grandes chances de rester incontestée, et les familles des morts n’auraient guère plus que leur chagrin et des rumeurs à offrir à l’espace public.

Cette tension révèle des enjeux culturels plus vastes. Depuis vingt ans, les émissions dites « de réalité » ont habitué les publics à accepter des formes de « contenu » toujours plus intrusives, humiliantes et parfois dangereuses. Parallèlement, des dirigeants politiques comme Donald Trump, baignés dans le langage des shows, des cotes d’écoute et des moments viraux, ont appris à scénariser et exploiter le spectacle pour asseoir leur pouvoir. Dans ce contexte, la caméra peut devenir soit un outil de distraction, soit un outil de reddition de comptes. Ce qui fait la différence, c’est la main qui la tient, ce qu’elle choisit de montrer, et la manière dont nous, comme société, décidons d’y répondre.

‘La différence entre documentation et voyeurisme est mince. Pourtant, sans preuve visuelle, la version des faits présentée par l’État serait probablement difficile à contester.’

Lors de la campagne de 2024, Trump et son colistier à la vice‑présidence, J.D. Vance, ont tristement remis en circulation un mensonge odieux selon lequel des Haïtiens de Springfield auraient mangé des animaux de compagnie – des chats et des chiens disparus. Le Department of Homeland Security, qui supervise ICE, prévoirait d’ailleurs de cibler prochainement la communauté haïtienne de l’Ohio, dont de nombreux membres perdront bientôt leur statut légal à l’expiration des mesures fédérales leur permettant de rester aux États‑Unis.

Dans les rues de Minneapolis et d’autres villes, les téléphones intelligents sont devenus bien plus que de simples appareils personnels. Entre les mains des manifestants et des témoins, ils sont de petites imprimeries portatives du XXIᵉ siècle, diffusant instantanément des images qui, autrefois, auraient été filtrées, retardées ou enfouies. Pour les journalistes, ils constituent à la fois une matière première et une protection contre l’isolement : les témoins peuvent confronter leurs versions, vérifier les chronologies et résister aux tentatives de réécrire les faits. Pour les personnes visées par les descentes et les rafles, la présence de caméras offre au minimum une certaine protection et, lorsque cela ne suffit pas, une trace qui peut parler pour les morts.

À une époque où les mensonges officiels circulent à toute vitesse et où le pouvoir agit souvent dans l’ombre, le regard fixe et inlassable d’un objectif peut faire la différence entre le déni et la reddition de comptes. Téléphones intelligents, manifestants et journalistes forment ensemble une sorte d’œil public distribué, qu’il est impossible d’éteindre ou de contrôler complètement. Chaque fois qu’ils appuient sur « enregistrer », ils créent la possibilité que la violence ne se contente pas d’avoir lieu, mais qu’elle soit vue; non seulement vue, mais retenue; et non seulement retenue, mais contestée.


Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de WestmountMag.ca ou de ses éditeurs.


Image d’entête : Keith HelfrichUnsplash

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Irwin RapoportIrwin Rapoport est un journaliste indépendant et un militant communautaire de Westmount, titulaire d’un baccalauréat en histoire et en science politique de l’Université Concordia. Il écrit abondamment sur la politique locale, l’éducation et les enjeux environnementaux, et promeut un discours public éclairé ainsi que la démocratie locale à travers ses écrits et son activisme.

 



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