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Jordi Savall présente Venise Millénaire

L’un des meilleurs concerts de l’année, réunissant des influences profondes du bassin méditerranéen.

Par Luc Archambault

Jordi Savall. Quiconque connaît un tant soit peu la musique, voire le cinéma, est en mesure d’apprécier la renommée du personnage. Que ce soit par le biais des trames sonores des films Tous les matins du monde, ou de Jeanne la pucelle, ou par la discographie volumineuse de l’homme et de ses divers ensembles (Hespèrion XXI, La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations), plus de 230 disques puisant dans les répertoires médiévaux, de la Renaissance, du Baroque et classiques, ce géant œuvre à la revalorisation des musiques historiques de main de maître.

Ce concert… nous fait explorer chronologiquement l’évolution historico-musicale de Venise, de sa fondation vers l’an 700 jusqu’à la chute de la République de Venise en 1797.

Il était déjà venu à Montréal. Sa dernière visite, datant de 2010, avait eu lieu dans le cadre de sa tournée Jérusalem—La Ville des Deux Paix, une ode à la paix, un mélange de musique illustrant les trois religions monothéistes. Il nous est revenu cette année avec Venise Millénaire : Porte de l’Orient (700-1797), pour mettre en scène le kaléidoscope qu’a représenté cette ville, au carrefour de l’Europe, de l’Orient latin et de l’univers orthodoxe, tout en étant fortement influencé par les cultures ottomane, arménienne, juive et musulmane.

Orchestre Jordi Savall _ WestmountMag.ca

Ce concert, avec 34 musiciens sur scène, provenant des divers ensembles de Jordi Savall auxquels se sont ajoutés des musiciens venus du Moyen-Orient de même qu’un ensemble vocal Orthodoxe/Byzantin, nous a fait explorer chronologiquement l’évolution historico-musicale de Venise, de sa fondation vers l’an 700 jusqu’à la chute de la République de Venise sous Napoléon en 1797.

Que de merveilles, que de découvertes ! Aux sobres mélopées des membres de l’ensemble vocal Orthodoxe/Byzantin, avec leurs voix graves, modulant presque hors du temps présent les chants qu’ils entonnent, aux solistes orientaux, placés en avant-plan de la scène, sur le rebord de celle-ci, ponctuant les envolées des musiciens plus classiques (quoiqu’un saqueboute, un psaltérion et une doulçaine ne fassent pas encore partie de nos orchestres symphoniques, mais en contrepartie appartiennent à part entière à l’ensemble Hespèrion XXI) de toute la subtilité de leur tonalité à la fois étrangère et familière, cette réunion des influences profondes du bassin méditerranéen se réalisa et explosa tel un feu d’artifices dans les oreilles des privilégiés ayant obtenu des billets pour ce spectacle grandiose.

Jordi Savall _ WestmountMag.ca

Parce qu’il faut parler de privilège. D’un grand privilège. Trop souvent, dans le monde musical, les modes du jour proposent des produits trop rapidement consommés, jetables après usage, sans valeur de rétention aucune. Ici au contraire, avec le maestro Savall, c’est en fait un périple dans le temps qui nous est proposé, aux limites de la magnificence et de la maîtrise d’instruments anciens. Ceux qui ont découvert Savall grâce au film Tous les matins du monde et se sont laissés prendre dans l’engrenage de sa discographie, de sa multiplicité au niveau de ses différents ensembles, de ses tournées mondiales, ont vite compris l’importance de sa vision qui surplombe les siècles. Avec lui, l’opposition entre les ‘baroqueux’ et les ‘modernes’ ne tient pas, et ne saurait tenir bien longtemps ; car si un soucis d’authenticité mène sa quête, la transcendance avec laquelle il insuffle chacune de ses prestations le place hors du temps et de l’espace. Il n’est donc pas étonnant que l’Union européenne l’eut nommé Ambassadeur pour le dialogue interculturel, ni que l’UNESCO l’eut primé, avec son épouse Montserrat Figueras, en tant qu’ « Artiste pour la Paix » dans le cadre du programme Ambassadeurs de bonne volonté.

Jordi Savall _ WestmountMag.ca

Et c’est justement ce soucis de l’autre, ce dialogue avec tous les intervenants culturels de quels horizons fussent-ils, qui animent maestro Savall. Il a demandé à l’auditoire une minute de silence pour commémorer la mémoire des victimes de l’attentat récent à la mosquée de Québec. Et en guise de rappel, lui et ses musiciens ont joué le Da pacem Domine d’Arvo Pärt (2004), pour un appel à la solidarité et à l’instauration d’un ère de paix sur cette boule ravagée par les divisions. Que souhaiter de plus ?  Ce fut donc, pour ma part, l’un des grands concerts auxquels j’ai eu le plaisir d’assister. Présenté par Traquen’Art, qui se spécialise dans les musiques et traditions du monde, je ne peux que vous conseiller de suivre les concerts qu’ils organisent. Ils ont fait venir à Montréal, entre autres, le Philip Glass Ensemble, le Mystère des Voix Bulgares, le très regretté Nusrat Fateh Ali Khan, Youssou N’Dour, et bien d’autres. Le prochain concert qu’ils chapeautent rassemble les groupes Dakhabrakha, des tsiganes d’Ukraine, et Kleztory, un groupe klezmer local. À noter donc, pour le mercredi 12 avril à la salle Wilfrid-Pelletier.

Images : Hespèrion XXI 


Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault
Écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, il revient s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.

parfaite st-valentin



1 commentaire trouvé

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  1. Christian Bonin

    Merci pour cet article monsieur Archambault. Je compte bien y aller. Il faut aussi voir l’ouverture de l’Orfeo de Monteverdi joué à Barcelonne et disponible sur Youtube. Je le regardes de temps à autre pour élever mon état moral. Pompeux certes, mais maestro Savall a bien le droit. Un grand plaisir. Notez aussi ce chanteur chauve qui joue un berger au début de l’acte 1:  »In questo lieto e fortunato giorno, Ch’ha posto fine à gli amorosi affanni…  » Impeccable! un grand chanteur. Magnifique. Merci.


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