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La littérature transgenre,
expression de notre humanité

La fille d’elle-même de Gabrielle Boulianne-Tremblay et Valide de Chris Bergeron

Par Luc Archambault

J’ai pris mon temps avant d’écrire cette chronique. Tout d’abord, s’agissant de mes premiers pas dans la transgénéité, je voulais assurer mes assises e explorant les œuvres de Chris Bergeron (Valide, ©2021, les Éditions XYZ) et Gabrielle Boulianne-Tremblay qui a commencé à hanter mon imaginaire en tant que Klas Batalo, personnage du film de 2016 de Mathieu Denis et Simon Lavoie, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, puis comme poète inspirée et inspirante, créatrice du Le ventre des volcans, ©2015, Les Éditions de l’étoile de mer, et Les secrets de l’origami ©2018, Del Busso Éditeur).

Je tentais de faire un survol plus large du sujet, par l’auteure Kai Cheng Thom (Fierce Femmes and notorious liars : a dangerous trans girl’s confabulous memoir, ©2016, Metonymy Press; A place called No Homeland, ©2017, Arsenal Pulp Press; et la collection d’essais I hope we choose Love : a trans girl’s notes from the end of the World, ©2019, Arsenal Pulp Press), qui avec sa collection d’essais plonge dans la réalité et les aspirations de la population trans – et aussi de la population LGBTQ+.

Je ne comprenais pas vraiment l’aspect tragique et toute la menace qui pesait sur ces femmes. Ayant commencé mon parcours avec Valide, suivi de La fille d’elle-même, je comprenais mal la noirceur inhérente à ces deux auteures, la tristesse de Gabrielle Boulianne-Tremblay, ni le sarcasme de Chris Bergeron. Mais lorsque j’ouvrai la collection d’essais de Kai Cheng Thom qui, en plus de la rupture trans qu’elle met en scène, en rajoute avec sa condition de trans et de sino-canadienne, et de personne de couleur, j’ai trouvé un cocktail fort explosif rempli de hargne contre la majorité blanche à la tête de la pyramide sociale.

Dans sa diatribe des plus intéressantes mais déstabilisante, Thom vient jeter son fiel sur tout ce qui l’a menacée au cours de son existence : la normativité hétérosexuelle, la féminité, l’ordre social issu de la tradition chinoise (la primauté des fils sur les filles, l’autorité des ancêtres, allant des parents aux lointains membres de la famille depuis longtemps décédés), le néolibéralisme, la maternité et l’impossibilité pour une femme trans à avoir des enfants autre que par adoption, les stéréotypes féminins, la menace de violence physique. Être trans n’est certainement pas de tout repos.

Gabrielle Boulianne-Tremblay : les secrets de la fille d’elle-même

Gabrielle Boulianne-Tremblay« Dis-moi que c’est possible de ne pas se renverser dans la nuit dans les autres que l’amour se trouve dans l’ivresse de la chair dans la caresse qui déterre un cœur dans la lutte qu’on mène pour retenir le ciel » Gabrielle Boulianne-Tremblay, Les secrets de l’origami, p.20

Gabrielle Boulianne-Tremblay est cet ovni en provenance de Saint-Siméon, ce patelin de Charlevoix, où fleurissent les pâquerettes et poussent les poétesses. Née en 1990, elle publie son premier recueil, Le ventre des volcans, en 2015 aux Éditions de l’étoile de mer.

Elle tient le rôle de Klas Batalo dans le film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, rôle pour lequel elle récolte une nomination aux Prix Écrans canadiens 2017 dans la catégorie Meilleure actrice dans un second rôle. En 2018, elle récidive avec un second recueil, Les secrets de l’origami chez Del Busso Éditeur.

Après quelques années de silence, elle publie son premier roman, La fille d’elle-même, en 2021, aux éditions Marchand de feuille, une autofiction qui raconte le parcours d’une jeune femme trans, de son enfance à son présent de jeune adulte, de son village natal jusqu’à Montréal. L’écriture a commencé il y a plus de dix ans, c’est-à-dire avant même sa transition. Elle a même pris conscience de sa transgénéité lors de la rédaction de cet ouvrage. Parcours d’auto-découverte un peu tristounet, puisqu’il s’inscrit dans une chaîne de relations perdues, de ruptures douloureuses et de rencontres sans lendemain.

« Les matins se lèvent sans que je m’en aperçoive. Je dérive dans l’incertitude. Je flotte dans les eaux vaseuses. Il me semble que peu importe ce que je fais, je suis perdante. » Gabrielle Boulianne-Tremblay, « La fille d’elle-même », p.261

Un récit fort beau, béat, tout en courbe et en bonnes intentions. Il manque à cette autofiction un côté baveux, rébarbatif, punk, pour que ce soit véritablement un chef-d’œuvre. Non pas la noirceur récriminatrice de Kai Cheng Thom, mais une vision du côté sombre des choses de la vie. Non pas que je souhaite pareil périple à Boulianne-Tremblay dans sa vraie vie; mais que le temps lui insuffle un peu de cendres et de stupre afin d’alimenter sa quête romanesque et poétique.

Cliquer ici pour entendre l’interview de Gabrielle Boulianne-Tremblay.

Valide ou l’absence éhontée de jugement éditorial

« Ce qui nous distingue des hommes, je crois plus que jamais que c’est le fait que nous n’avons pas le droit de prendre congé de la perception de nos corps. Si on nous regarde, si on nous désire ou si on nous rejette, si on nous violente ou si l’on croit à notre parole, c’est toujours en relation à notre enveloppe et à la valeur qu’on lui attribue. » Chris Bergeron, Valide, p.126

Couverture de ValideOn décrit ce récit comme un roman autobiographique de science-fiction. Écrit par Chris Bergeron, ex-directeur de l’hebdo culturel Voir avant sa transition, et occupant aujourd’hui le poste de vice-présidente, expérience et contenus, chez Cossette, cette œuvre est le fruit d’une imagination fertile, trop fertile pour sa propre cause. Je ne sais si ceci découle du poids culturel de son auteure, mais ce roman schizoïde se compose du meilleur comme du pire.

Le meilleur : tout l’aspect autobiographique, aussi romancé soit-il. Toute son histoire, sa vie amoureuse, sa transition, c’est du bonbon; ou plutôt du diamant brut. Le pire : tout l’aspect « dystopique », tout ce dialogue fat et inutile entre la narratrice et cet ordinateur/algorithme désincarné, David. Et c’est exactement là où je blâme le travail des éditeurs d’XYZ. Ont-ils eu le courage d’affronter madame Bergeron et de lui dire que l’aspect science-fiction était tout simplement accessoire, inutile, hors-propos (comme si le simple bavardage pouvait passer pour de la science-fiction avec un algorithme… comme Philip K. Dick a dû se retourner dans sa tombe lorsque de tels propos ont été tenus), un collage desservant malencontreusement l’autobiographie, comme si celle-ci était trop chargée, trop vénéneuse pour que l’auteure la laisse fouiller ses tripes et ses mémoires incandescentes…

Un éditeur responsable, sans crainte et sans reproche (quitte à voir pareille auteure claquer la porte et amener son poids littéraire et culturel à une autre adresse) aurait eu le courage de refuser de publier pareil roman dans sa présente forme. Car je persiste à croire fermement au talent d’auteure de Chris Bergeron. Seulement, il lui faut apprendre à séparer les thématiques de manière pertinente. La science-fiction, oui, sans doute; mais pourquoi ne pas s’être lancée alors dans un récit se situant dans un avenir dystopique où la fertilité humaine est tombée à zéro, que le clonage a supplanté le mode de reproduction naturel, que la gente masculine est pourchassée, castrée, et que la population, eunuques/trans et femmes, vit dans un paradis fait d’artifices et de jeux de miroir? Quant à l’aspect autobiographique, qu’ai-je à ajouter sinon que j’aurais aimé en lire davantage sur la vie de Christian/Christelle Bergeron, sur sa transition, sur ses relations, sur son histoire professionnelle… Dommage, tellement dommage que tout s’effondre sous l’insignifiance de ce David sans âme et sans envergure.

Cliquer ici pour entendre l’interview de Chris Bergeron.

Image d’entête : Gaëlle Leroyer

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Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault, écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, est revenu s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.

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