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Pupille, un film touchant
de la cinéaste Jeanne Herry

Une œuvre émotionnelle qui met l’accent sur les héros des services sociaux

Pour son deuxième long métrage, après l’étonnant Elle l’adore (2014), la jeune réalisatrice française Jeanne Herry a réuni un casting talentueux et accompli pour Pupille, un film délicat, poignant et réconfortant, une fiction sensible et documentée qui suit le processus de l’adoption, de la mère biologique à la future maman en passant par l’aide sociale.

Synopsis

Théo est remis à l’adoption par sa mère biologique le jour de sa naissance. C’est un accouchement sous X, traditionnellement défini comme la possibilité pour une femme d’abandonner son nouveau-né aux services de l’État sans révéler son identité, en vue de faire adopter son bébé. La mère biologique à deux mois pour revenir sur sa décision. Entretemps, les services de l’aide sociale à l’enfance et le service adoption se mettent en mouvement. Les uns doivent s’occuper du bébé dans cette période d’incertitude. Les autres doivent trouver celle qui deviendra sa mère adoptante. Elle s’appelle Alice et cela fait dix ans qu’elle se bat pour avoir un enfant. Pupille est l’histoire de la rencontre entre Alice, 41 ans, et Théo, trois mois.

Pupille, un film de Jeanne Herry – WestmountMag.ca

La scénariste et réalisatrice a choisi pour son deuxième long métrage de se pencher plus précisément sur la période où l’enfant est remis à l’adoption, rarement évoquée au cinéma selon elle. Il ne s’agit pas d’un sujet qui la touche directement, mais une de ses amies a adopté un enfant et cet événement lui a donné envie de se renseigner sur le processus de l’adoption après un accouchement anonyme.

La scénariste et réalisatrice a choisi de se pencher plus précisément sur la période où l’enfant est remis à l’adoption, rarement évoquée au cinéma selon elle.

Le tournage avec des bébés étant très contraignant car soumis à un lourd contrôle. L’équipe a procédé à un grand casting afin de trouver les heureux élus et, par chance, ces derniers se sont révélés extrêmement faciles sur le plateau, en particulier celui avec lequel tournait Elodie Bouchez. Elle raconte ainsi qu’il lui parlait beaucoup, au point d’empiéter sur son texte durant les prises. Pour certaines scènes, la production a eu recours à des bébés en plastique car la réalisatrice ne souhaitait pas mettre de vrais bébés dans des situations potentiellement traumatisantes.

Pupille, un film de Jeanne Herry – WestmountMag.ca

Après Elle l’adore, Jeanne Herry tenait à retravailler avec Sandrine Kiberlain qu’elle décrit comme « un double idéal » d’elle-même. Pour le rôle interprété par Gilles Lellouche, la réalisatrice s’est inspirée d’un vrai assistant familial qui exerce en Bretagne. Jeanne Herry a porté son choix sur Lellouche car elle souhaitait un homme viril qui a incarné une masculinité crâne au cinéma. De son côté, l’acteur était ravi de se glisser dans la peau de ce personnage : «… ce qui me désole c’est lorsqu’on me voit comme un macho ou même un « hétéro-beauf », comme j’ai pu le lire il y a quelques années. Mon personnage dans Pupille était écrit avec une telle bienveillance que je me suis glissé dans un bloc de tendresse et de délicatesse qui ne va pas sans angoisse, sans doute ».

Pupille, un film de Jeanne Herry – WestmountMag.ca

Interview avec la réalisatrice Jeanne Herry

Pourquoi ce sujet, l’adoption, s’est-il imposé à vous ?

Il est peu traité au cinéma, et pas comme ça, je crois. Les films évoquent la recherche des origines, la quête de l’enfant et parfois aussi celle de l’adopté pour retrouver ses parents plus tard, mais assez peu le moment où le bébé est remis à l’adoption. Le sujet est étranger à ma vie intime, j’ai eu deux enfants biologiques mais j’ai une amie dont je suivais le parcours d’adoption. Je sortais de mon film Elle l’adore, travaillais sur une pièce de théâtre, je cherchais un sujet, quand cette amie m’a laissé un message qui a tout déclenché. Elle me disait « on m’a appelée, ils ont un bébé pour moi, un bébé français, je le vois dans quatre jours, si tout va bien, il est chez moi dans huit jours ».

Jeanne Herry – WestmountMag.ca

Le mélange d’euphorie et de panique dans sa voix était fascinant. Je me suis demandé pourquoi elle était surprise que ce soit un bébé, et un bébé français, et que les délais soient si courts. J’étais allumée de l’intérieur par sa façon de vivre l’événement. Je lui ai demandé la permission d’aller plus loin, de rencontrer les intervenants sociaux, étant entendu que je ne raconterais pas son histoire.

‘Le tournage avec des bébés étant très contraignant car soumis à un lourd contrôle.’

Je suis partie dans le Finistère où j’avais un contact. J’y suis allée plusieurs fois et j’ai compris que la tâche de ces travailleurs sociaux était de trouver des parents pour un bébé, pas de trouver un enfant pour des parents en manque : ce fut une révélation. J’ai trouvé des dispositifs de fiction intéressants dans la matière documentaire. Ces séquences de face-à-face, le fait de parler sans arrêt au bébé, car Françoise Dolto est passée par là, tout ce que je découvrais représentait de futures pépites de mise en scène.

Il y a eu documentation et décantation, la masse de procédures de l’accouchement sous X jusqu’à l’adoption n’alourdit pas le film, elle l’inscrit au contraire dans le réel. Cette façon de décrire un enchaînement vertueux, de la naissance d’un bébé sous X à son adoption, sans temps morts, huilé comme une mécanique de précision.

Quand j’écrivais, je me disais, on a une équation simplissime, une femme qui ne veut pas de son enfant, et une autre femme qui veut un enfant. Maintenant, il faut nourrir, étoffer cette équation qui est belle et la réalisatrice Jeanne Herry sèche comme un énoncé de logique. Et comment raconter tout ce collectif qui se mobilise et se met en branle pour rendre cette équation possible ? Le film traite d’une addition de manques qui vont devenir un plus.

‘Le film traite d’une addition de manques qui vont devenir un plus.’

Les acteurs jouent avec des bébés ou des poupons en plastique ?

Comme c’est un film qui met en scène la réceptivité des bébés au langage verbal, il n’était pas question de prendre des risques, de les mettre dans des situations potentiellement traumatisantes, des scènes où ils auraient entendu « ta mère n’a pas voulu de toi », etc. Les acteurs parlaient avec des poupons en plastique, y compris à la fin, quand Élodie rencontre Théo et se fissure en lui expliquant combien elle est chavirée de rencontrer son fils.

C’est par le regard que tout arrive, que se noue le lien avec un bébé. On se regarde, on naît à l’amour dans le regard de l’autre. Le film est un ballet de regards croisés.

Les professionnels et les travailleurs sociaux parlent beaucoup de l’observation, des regards croisés sur une situation, pas seulement pour la maman et le bébé ; leur travail c’est de la subjectivité, élaborer des portraits. Deux travailleurs croisent leurs regards et leurs avis sur chaque candidat à l’adoption.

‘Les professionnels et les travailleurs sociaux parlent beaucoup de l’observation, des regards croisés sur une situation…’

D’où le titre, Pupille…

J’aime le jeu sur le sens, pupille de l’État et pupille du regard. Je portais beaucoup d’attention à la place de mon regard d’ailleurs, je me suis demandé tout au long de la réalisation quel était mon point de vue, sur chaque séquence, et comment, et d’où regarder chaque personnage. Et aussi où regardait chaque personnage.

Impossible de faire le film sans Sandrine Kiberlain ?

Depuis notre précédent film, je cherchais à retravailler avec elle. Elle m’inspire énormément. Il y a une rencontre évidente entre les mots que j’écris et la façon qu’elle a de les interpréter. Mais c’est difficile de combler une actrice à laquelle tous les rôles sont proposés…

Elle est votre double ?

Une sorte de double amélioré de moi, un double idéal. C’est comme ça que je le vis. J’aime Sandrine dans des rôles comme celui-ci, une femme qui porte tout le monde. Solide, consciencieuse, précise, fantaisiste, drôle. Le bébé est porté par Gilles et Gilles est porté par Sandrine. Elle désire aussi, sans être désirée en retour.

‘Deux travailleurs croisent leurs regards et leurs avis sur chaque candidat à l’adoption.’

Élodie Bouchez, candidate à l’adoption, évolue dans le film de la vulnérabilité à une inébranlable certitude sur une durée de 8 ans ?

Elle est un peu éteinte au début dans son couple, elle raisonne « à deux », mais peu à peu elle trouve son autonomie. Elle est travaillée par la vie, éprouvée, mais elle rebondit, au court de cette petite dizaine d’années. Avancer est une volonté chez elle. J’ai choisi Élodie, car elle était parfaite pour incarner une femme très solaire, éclatante, discret petit soldat, forte sans être une caricature de bulldozer.

Elle a un métier très particulier dans le film, audiodescriptrice au théâtre pour des aveugles. Filmer les personnages dans l’exercice de leur métier permet de mieux les appréhender ?

J’aime les métiers. J’aime découvrir les gens au travail, dans la vie comme dans les films. Dans Pupille, on découvre avant tout des travailleurs, puis les hommes et femmes derrière le métier, la raison sociale. Dans le cas d’Alice, je la voyais comme l’encadrée, la femme qu’on prend en charge, et je voulais que l’encadrée encadre, ne soit pas la seule à être assistée. J’ai découvert ce métier étrange en répétant une pièce de théâtre ; il y a avait un type habillé tout en noir qui se glissait dans la salle, et qui m’a montré son métier. J’ai rencontré plein d’audiodescripteurs, ils font partie de la représentation mais sont décalés. C’est ludique et altruiste. Alice audiodécrit L’Ours de Tchekhov, mon auteur dramatique adoré, où il y a un coup de fusil avec effet comique raté.

‘J’aime les métiers. J’aime découvrir les gens au travail, dans la vie comme dans les films.’

Pourquoi cette place prépondérante à un homme qui pouponne, Jean, joué par Gilles Lellouche ?

L’univers autour de l’adoption est déjà très très féminin, j’ai donc choisi un bébé garçon, et un assistant familial homme. J’avais rencontré un homme au cours de mes recherches, car le métier commence à se masculiniser. Mais j’ai raisonné en termes de cinéma, pas de genre pour le genre. Revisiter les gestes du soin apporté à un bébé en les faisant jouer par un homme, c’était stimulant, différent à filmer. Un homme, et si possible un homme un peu viril, qui a incarné une masculinité crâne au cinéma, c’était l’assurance d’un étonnement pour moi et le spectateur, d’une image forte.

Et pour Gilles Lellouche sans doute aussi… ?

C’est un corps, Gilles, épais, sensuel. Un bébé c’est charnel, et ça fonctionne entre eux. Et puis il n’est pas un assistant social, il est un assistant familial choisi par les gens du social. C’est l’homme du quotidien, que je me suis amusée à filmer en homme au foyer ; un idéal masculin solide, responsable, sérieux, drôle, dans un couple inversé, avec une femme qui travaille dehors, gagne de l’argent et qui l’incite à continuer à bosser, malgré ses états d’âme.

‘L’univers autour de l’adoption est déjà très très féminin, j’ai donc choisi un bébé garçon, et un assistant familial homme.’

Clotilde Mollet, qui joue la recueillante, introduit une étrangeté qui tranche sur le réalisme du film. Son phrasé, son physique légèrement désuet, tout est naturellement décalé et fascinant avec elle.

Elle est une immense actrice de théâtre, mais pas seulement. Elle a joué dans Un héros très discret, Amélie Poulain, Intouchables, La crise… J’aime son naturel absolu. Elle est comme ça dans la vie. Quand elle dit « je suis une tombe », ou n’importe quelle expression toute faite, banale, elle réallume les mots et les fait vivre de l’intérieur.

Et permet qu’une séquence improbable, comme celle où elle explique au bébé ce que sa mère biologique n’a pas voulu lui dire, soit un moment d’émotion. Pourtant, sur le papier, vous deviez vous dire « ça passe ou ça casse… » ?

‘Revisiter les gestes du soin apporté à un bébé en les faisant jouer par un homme, c’était stimulant, différent à filmer.’

Oh oui alors. J’avais peur que les gens se disent « c’est n’importe quoi !! ». Mais tout est mis en place pour que ce soit plausible. Le bébé sort de sa léthargie et rentre dans la vie lorsque les blancs de son histoire sont comblés par une parole vraie délivrée par Clotilde, qui « l’autorise » à s’engager dans ce projet d’adoption.

Les face-à-face d’Élodie avec son assistante sociale sont filmés comme des confrontations musclées mais bienveillantes.

Parler c’est penser, et accoucher d’une action. C’est de la maïeutique. Pupille est un film sur le langage, le courage de la mise en mot, et sa nécessité. C’est pour ça que le parcours de l’adoption est si dur pour certaines personnes, parce qu’on demande à ces gens de s’expliquer inlassablement, de se regarder être, de mettre des mots sur les ressorts les plus secrets ou obscurs de leurs désirs, de leurs existences, de verbaliser.

Pourquoi le film se déroule-t-il en province ?

Il y a une loi nationale pour les protocoles de l’adoption, mais chaque département peut changer des petites dispositions de ce protocole à la marge. Et j’ai enquêté dans le Finistère pour l’écriture. Je connais très bien leur façon de faire. La Bretagne fait partie de mon histoire, c’est l’endroit de la mer, et de la mère.

‘Parler c’est penser, et accoucher d’une action. C’est de la maïeutique.’

Votre film est optimiste : les gens travaillent bien, les débats sont féconds, les solutions se trouvent, toujours, les amours impossibles peuvent déboucher sur des camaraderies professionnelles, le collectif, ça marche. L’optimisme est votre nature profonde ? Pupille veut être optimiste dans une période ou le soupçon, la défiance, le désenchantement sont croissants ?

Tous ces protocoles autour de l’adoption, je les ai trouvés fantastiques, avec un degré de civilisation et de pensée formidable. J’aime bien mon époque mais il y a un peu d’hystérisation dans l’air. Les endroits où les gens pensent et font confiance au collectif me rassurent. Je me rends compte que le film regarde favorablement l’accouchement sous X. Celles qui remettent leur enfant le feraient de toute façon, seules et mal. Il y a donc dans ce dispositif un degré de civilisation remarquable. Même si je sais la souffrance des pupilles qui se construisent sur un gouffre, un manque. Mais plus encore, c’est un film sur le triomphe du collectif. C’est un accélérateur de particules, c’est euphorisant de faire des choses ensemble, un film, ou une réunion au terme de laquelle on trouvera une famille pour un enfant.

Un dernier mot sur votre mère, Miou-Miou, qui a un rôle de Coordonnatrice ?

C’est une immense actrice. Elle ne pouvait pas ne pas être là, dans une ode au collectif. Elle démarre le film, sa voix, que j’adore, elle donne le « la » à toute l’équipe !

‘Tous ces protocoles autour de l’adoption, je les ai trouvés fantastiques, avec un degré de civilisation et de pensée formidable.’

Liste artistique

Sandrine Kiberlain : Karine
Gilles Lellouche : Jean
Élodie Bouchez : Alice
Olivia Côte : Lydie
Clotilde Mollet : Mathilde
Miou-Miou : Irène
Leïla Muse : Clara
Stefi Celma : Auxiliaire Élodie
Youssef Hadji : Ahmed

Avec les participations de Jean-François Stévenin et Bruno Podalydès

Fiche technique

Pupille (France 2018)

Genre : drame
Durée : 107 minutes (1 h 47)
Réalisation et scénario : Jeanne Herry
Producteurs : Alain Attal et Hugo Sélignac
Producteur : Vincent Mazel
Directeur de la photographie : Sofian El Fani
Montage : Francis Vesin
Musique originale : Pascal Sangla
Son : Nicolas Provost, Vincent Mauduit et Steven Ghouti
Décors : Johann George
Costumes : Marie Le Garrec
Production : Trésor Films et Chi-Fou-Mi Productions
Distribué au Canada par MK2 | MILE END

À l’affiche au Québec le 15 février.

Images : MK2 | MILE END

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