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Réflexions sur la
société post-Covid-19

Entretien avec Frédéric Pierucci sur les fondements d’une nouvelle ère

Par Luc Archambault

Luc Archambault a interviewé Frédéric Pierucci, l’auteur du livre Le Piège Américain (récompensé par le Prix littéraire des droits de l’Homme 2019, aux Editions JC.Lattès), où il raconte comment il a servi d’otage dans la « guerre du droit » menée par les Etats-Unis contre les grandes entreprises européennes et découvert à son insu les rouages de la justice américaine, où tout se négocie, où tout a un prix.

  • Comment la pandémie affectera-t-elle non seulement le système de santé mondial, mais aussi la politique, l’économie et la culture à travers le monde ? Abordons-nous un monde nouveau ?

La crise que nous vivons est différente de toutes les crises précédentes. En plus de sa fulgurance et de la nécessité de réactivité sur le court terme, ses ramifications sur le long terme sont toutes aussi terrifiantes. Il est à craindre en effet que celle-ci n’enfante rapidement bien d’autres crises : économiques, migratoires, politiques etc.

La crise que nous vivons est différente de toutes les crises précédentes. En plus de sa fulgurance et de la nécessité de réactivité sur le court terme, ses ramifications sur le long terme sont toutes aussi terrifiantes.

Pour l’instant chaque gouvernement défend sa propre gestion de la crise sanitaire due à la COVID-19 avec des stratégies extrêmement variées, souvent dictées par leur propre capacité à les mettre en ?uvre. Un bel exemple est la France où, pendant longtemps, le gouvernement a jugé le port du masque et les tests destinés au dépistage de masse inutiles jusqu’à ce qu’il arrive à se les procurer.

L’impact sur l’économie est énorme et encore une fois sans précédent. Dans certains pays, quelques entreprises et, au mieux, quelques pans d’industries seront sauvés de la banqueroute par des nationalisations ou des aides massives de l’état, mais la majorité d’entre elles ne pourront l’être et celles-ci fermeront définitivement.

Quand l’urgence sera passée, chaque gouvernement sera jugé non seulement par ses propres citoyens mais aussi par les autres gouvernements. Les comparaisons entre états seront inévitables et chacun utilisera les moyens de propagande à sa disposition pour « vendre » à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur du pays, sa version des faits et sa vision du monde post-COVID-19.

  • Pourquoi le choix entre le nationalisme et la solidarité mondiale sera des plus urgents, et quels seront les avantages et les inconvénients d’un système autoritaire versus un système démocratique, particulièrement en rapport avec la protection de l’environnement, le commerce intérieur et extérieur, la santé publique, l’humanitarisme, etc ? Pourquoi est-il urgent d’abandonner la compétition idéologique ?

Les pays qui auront mal géré cette crise ou ceux qui n’arriveront pas à masquer leurs défaillances, verront leur « soft power », c’est-à-dire leur capacité à influencer les autres, s’effondrer. Cette perte d’influence touchera tous les aspects : économiques, culturels et surtout politiques. Les vainqueurs seront ceux qui auront gagné la guerre de l’information, pas nécessairement la guerre sanitaire. Une redistribution des cartes au niveau mondial est donc en cours. L’Europe, faute d’avoir su réagir politiquement de manière solidaire et coordonnée, risque d’être la grande absente de cette redistribution même si certains Etats européens en sortiront renforcés, comme l’Allemagne.

‘Les vainqueurs seront ceux qui auront gagné la guerre de l’information, pas nécessairement la guerre sanitaire. Une redistribution des cartes au niveau mondial est donc en cours.’

Le principe même de l’accessibilité universelle aux soins de santé, qui était pour beaucoup un des derniers grands symboles de l’égalité entre citoyens dans certaines démocraties, a volé en éclat tant les systèmes hospitaliers ont été débordés. Des choix entre patients ont dû être fait, souvent fondés sur l’âge, ce qui a engendré un profond sentiment de trahison dans la population. Le mot « propagande d’état » est ressorti des limbes de l’histoire dans bon nombre de pays démocratiques.

Cette crise nous a montré avec force qu’il n’y a pas de système politique « idéal » pouvant garantir la santé et la sécurité de ses citoyens. Certains systèmes autoritaires ont réagi beaucoup mieux que ceux des grandes démocraties et inversement. Les lignes de démarcation classiques entre régimes dits démocratiques et régimes dits autoritaires sont devenues floues. Certaines démocraties ont dans l’urgence pris des mesures liberticides, renoncé au débat parlementaire et manipulé plus que d’habitude les médias. Il en ressort un profond sentiment de malaise dans la population dont les certitudes quant aux garanties démocratiques réelles, pourtant inscrits dans la constitution de leur régime politique, sont remis en cause. Par exemple, le précédent de législations temporaires contre le terrorisme passées ensuite dans le droit commun nous laisse craindre que ces nouvelles mesures liberticides ne soient pas provisoires.

Matthieu Aron and Frédéric Pierucci

Matthieu Aron and Frédéric Pierucci

En fin de compte, quel que soit le système politique, les pays qui ont le mieux géré cette crise sont ceux qui ont su écouter des scientifiques indépendants des lobbys et mettre en ?uvre rapidement leurs recommandations, parfois au risque de remettre en cause temporairement leurs règles sur les libertés individuelles.

Le fait d’avoir également vécu une crise sanitaire similaire, celle du SRAS en 2003, a également été un facteur positif dans la réaction rapide de certains pays asiatiques bien préparés avec des stocks de masques et une population agile avec les outils numériques et déjà éprouvée à se soumettre aux gestes barrières clefs.

Cette comparaison brute et facilement mesurable par le chiffre de surmortalité dû à la Covid-19 est un choc pour le monde occidental, qui jusque-là était convaincu de la supériorité de ses systèmes sanitaire, économique et surtout politique. Gouverner, c’est prévoir. Or bon nombre de gouvernements ont failli à leur mission première, celle de protéger leurs citoyens.

  • La politique tarifaire mise en ?uvre par les États-Unis à l’encontre de l’Union européenne et de la Chine est-elle judicieuse ? Va-elle saper le système commercial international actuel et retarder la reprise de l’économie mondiale ?

En raison de cette crise, des dizaines de millions de personnes sont déjà au chômage aux Etats-Unis, en Europe et en Asie. Les flux migratoires vont s’intensifier et risquent de déstabiliser rapidement certaines régions du monde, notamment l’Europe.

Nous vivons dans une société ou l’économie est mondialement intégrée et il est illusoire de penser que chacun peut se recroqueviller dans son pré-carré national. Mais cette crise sanitaire a confirmé la dépendance excessive de nos économies à des chaines d’approvisionnements globalisés, à bas coût et à fort impact socio-environnemental. Il est donc essentiel de remettre tous ensemble l’économie mondiale en marche mais cela doit se faire sous certaines conditions.

Le problème n’est pas la circulation des biens et services qu’il serait contreproductif de freiner via des mesures protectionnistes comme le rehaussement des barrières douanières. Les conditions de cette remise en marche doivent plutôt se construire sur de nouvelles bases, en prenant en compte les aspects écologiques, stratégique, sécuritaires et sanitaires et en redéfinissant quels biens et services échanger et comment.

‘En raison de cette crise, des dizaines de millions de personnes sont déjà au chômage aux Etats-Unis, en Europe et en Asie. Les flux migratoires vont s’intensifier et risquent de déstabiliser rapidement certaines régions du monde, notamment l’Europe.’

Par exemple, certaines politiques industrielles court-termistes, avec des chaines d’approvisionnement à flux tendu sans stock (just-in-time supply), ont privés beaucoup de citoyens européens de produits de première nécessité et ont engendré beaucoup de morts évitables avec un peu plus d’anticipation. Une politique souverainiste de réindustrialisation locale de produits et services stratégiques et la création de stocks nationaux sur d’autres devraient donc être une priorité pour beaucoup d’états.

Toute action allant dans le sens d’une recrudescence de la guerre économique entre les Etats-Unis et la Chine pendant et après cette crise sanitaire aura des effets désastreux pour tout le monde et risque de précipiter l’économie mondiale dans un chaos incontrôlable.

  • La concurrence ou la coopération entre la Chine et les États-Unis déterminera dans une plus large mesure la capacité mondiale à répondre à la crise. Devrait-on mettre un terme à la guerre commerciale sino-américaine, avec notamment l’utilisation d’armes juridiques comme l’extraterritorialité du droit américain ?

Les Etats-Unis utilisent depuis longtemps l’arme juridique afin d’assouvir leurs objectifs de dominance économique ou technologique. Le gouvernement américain et le Department of Justice (DOJ) fondent leurs actions sur toute une batterie de lois à portée extraterritoriale comme par exemple le Foreign Corrupt Practice Act, le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, le Cloud Act, les règles de contrôle des exportations vers les pays sous embargo américain tel que le Iranian Transactions and Sanctions Regulations (« ITSR ») régi par l’Office of Foreign Assets Control (« OFAC »), etc.

‘Les Etats-Unis utilisent depuis longtemps l’arme juridique afin d’assouvir leurs objectifs de dominance économique ou technologique. Le gouvernement américain et le Department of Justice (DOJ) fondent leurs actions sur toute une batterie de lois à portée extraterritoriale…’

Sous prétexte de défense de valeurs morales universelles comme la lutte contre la corruption ou contre le terrorisme, cet arsenal juridique est détourné et instrumentalisé afin de régir le commerce mondial au profit d’entreprises américaines. Les exemples de déstabilisation via ces lois de concurrents européens ou asiatiques dans des secteurs clefs sont légion.

  • Les États-Unis sont-ils justifiés d’utiliser des moyens politiques pour bloquer la progression d’Huawei ? Meng Wanzhou , vice-présidente du conseil d’administration et directrice financière de la société Huawei, arrêtée le 1er décembre 2018 au Canada, à la demande de la justice américaine, puis remise en liberté sous caution, devrait-elle être libérée ? Le gouvernement canadien devrait-il être conscient de ses responsabilités dans cette affaire ?
Le piège américain, par Frédéric Pierucci avec Matthew Aron – Éditions JC.Lattès

Le piège américain, par Frédéric Pierucci avec Matthieu Aron – Éditions JC.Lattès

Je ne peux pas me prononcer sur le fond de l’affaire Huawei/Meng Wanzhou mais sur la forme cela ressemble de très prêt à ce qui m’est arrivé et ce qui est arrivé à Alstom.

Lorsque l’Attorney General Barr (donc le patron du DOJ lui-même) lance, le 6 Février 2020, un appel au rachat par des fonds privés américains des concurrents européens de Huawei (ie Ericsson et/ou Nokia) afin de contrôler la technologie 5G, le défaut de séparation des pouvoirs, le mélange des genres et l’interpénétration entre les pouvoirs judiciaires, économiques et politiques sont révélés de manière très claire.

Dans ce contexte où la justice est instrumentalisée, où les possibilités de se défendre sont mises à mal par un système kafkaïen, poussant les personnes interrogées à plaider coupable afin d’éviter de très longues peines de prison et où les droits de l’homme et de la défense ne sont pas respectés, aucun gouvernement ne devrait autoriser l’extradition de prévenus vers les Etats-Unis. J’essaie de porter ce combat également en Europe où jusqu’à présent aucune solidarité européenne en matière d’extradition n’existe.

  • Les forces qui soutiennent la multi polarisation et le multilatéralisme devraient-elles agir pour maintenir l’ordre international et construire une communauté de partage pour l’humanité ?

Cette crise est une opportunité pour repenser notre manière de produire et de consommer et d’encourager une croissance durable qui se fera dans la limite des capacités de renouvellement de la planète et dans le respect des droits de l’humain. Paradoxalement, cette crise pourrait donc être une occasion de construire une économie à faible émission de carbone compatible avec les objectifs de l’accord de Paris sur le climat.

Nous ne pouvons pas nous permettre de réagir cette fois comme les dirigeants néo-libéraux l’ont fait lors des crises précédentes, en profitant de ces périodes difficiles pour accélérer les privatisations de pans entiers de l’activité économique et creuser encore plus les inégalités sociales. Ce système est à bout de souffle. Il est temps de relire « La thérapie de choc » de Naomi Klein pour voir ce qui nous attend si nous ne réagissons pas très rapidement.

Les institutions internationales, telles que définies par les Etats-Unis à la sortie de la deuxième guerre mondiale, doivent être repensées afin de prendre en compte la réalité du monde actuel et tirer les leçons de cette crise sans précédent. Le multilatéralisme est la seule voie possible si nous voulons construire l’ère de la post-hégémonie américaine.

Images: courtoisie de Frédéric Pierucci

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Frédéric Pierucci – WestmountMag.ca

Frédéric Pierucci dirigeait jusqu’en 2013 depuis Singapour la division chaudières d’Alstom. Arrêté à sa descente d’avion à JFK en Avril 2013 par le FBI pour avoir eu connaissance de faits de corruption organisés par Alstom en Indonésie dix ans plus tôt, il passera 25 mois dans les prisons de hautes sécurité américaines où il découvrira à son insu les rouages de la justice américaine, où tout se négocie, où tout a un prix. Depuis 2015, il dirige Ikarian, une société de conseil en compliance stratégique et opérationnelle.


Luc Archambault WestmountMag.ca

Luc Archambault, écrivain et journaliste, globe-trotter invétéré, passionné de cinéma, de musique, de littérature et de danse contemporaine, est revenu s’installer dans la métropole pour y poursuivre sa quête de sens au niveau artistique.

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1 commentaire trouvé

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  1. JL Burlone

    Le Piège américain (Frédéric Pierucci, 2019) révèle un exemple de l’attitude querelleuse des États-Unis pour imposer ses façons de faire – malgré sa prétention aux droits de l’homme, au libre marché et à l’État de droit. Le livre donne un indice clair sur la façon dont les Américains utilisent leur puissance économique pour appliquer leur loi (c’est-à-dire leur Foreign Practice Act) afin de favoriser leurs propres sociétés par rapport aux sociétés étrangères.

    Cependant, d’autres puissances n’hésitent pas non plus à s’immiscer dans les affaires de pays tiers. La récente ingérence de la Russie dans les élections américaines et européennes est bien documentée. La Chine aussi, notamment avec son initiative « One Belt, One Road », s’est installée dans certains pays sous un prétexte économique. Et la France ? Quelle est la réponse française au  » Piège américain  » ?


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